Mon île sans l'Eden : lecture polynésienne de TITAUA PEU

Mutismes : le livre choc de TITAUA PEU a ouvert la voie au roman engagé, au courage de dire et de nier le mythe de l'Eden Polynésien.
14 Août
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Le consensus était commun, que dire international et historiquement vôtre, pour brosser de la Polynésie qui subissait, un portrait idyllique à la Bougainville.

Le siècle de Louis XV loin derrière, mais toujours en 2002, ces relents d’infériorité de « bon sauvage » perdurent.

La sape du mythe

Dès 1782, Diderot dénonçait « par identité interposée, dans le discours qu’il attribue à Orou, sage de Tahiti : un certain type de voyageur qui voulait imposer ses manières de vivre à un peuple revendiquant pourtant sa propre idée du bonheur

Ces dires ne seraient pas sans évoquer La Lettre à Poutaveri paru en 1995.

Et si déjà « Diderot lance le débat en annonçant dans son Supplément au voyage de Bougainville la déchéance accrue de la société polynésienne avec l'arrivée des Européens, comme l'avait lui même pressenti l'amiral de Bougainville .», il se trouve loin d'être clos au 21ème siècle : par tacite reconduction !

L'Autre - spolié de sa propre identité - n'existe qu'en tant que décor muet, décor vivant certes, mais aseptisé et modulable selon les intérêts.

Le scandale de Mutismes

5ème édition du Prix du Livre Insulaire ( Ouessant 2003 ).

On ne touche pas impunément au conformisme ambiant, ni à l’ordre établi. Et Titaua Peu s’attaquait à ce hiatus métropole-Polynésie qui creuse des fossés d’incompréhension et d’exploitation. L’épilogue conclut sans équivoque : « Au lendemain des émeutes, des voix se sont élevées contre la barbarie

Dans ce roman, Titaua embarque son lecteur par une photo de famille de retour en l’île et clôt l’aventure sur une arrestation et une échappatoire. L’héroïne restera sans nom mais est vraiment identifiable par un caractère bien trempé : révolté, libre et contestataire. Elle tire sa révérence pour Paris en guise de fin : « maman m’a mise dans un avion.»

Saga familiale sur les jumelles du lagon Raiatea-Taha’a et leur grande sœur Tahiti. Le récit s’émaille des commentaires de l’auteure sur la société, les mœurs, les habitudes et particularismes polynésiens. Vivant, pétillant, plein d’humour et de brusques péripéties, il est sans cesse traversé d’un événementiel de choc : Tahiti de la fin du 20ème siècle, ce climat d’un colonialisme finissant jusqu’à l’affrontement de 1995. Le personnage central y évolue de l’enfance à une maturité précoce : celle des enfants de l’oppression.

Le silence tonitruant de Mutismes

« J’écris la nuit. J’écris comme je crie. Je ne reviens jamais sur une phrase.» déclare l’auteure dans l’entretien conduit en mai 2003 par Julien Gué et paru dans le n° 101 de To’ere (du 1er au 7 mai 2003) : «Du mutisme à la parole».

Mutations, attentisme, ou retour à la case départ ? Titaua pose les termes du malentendu, du malaise entre un dominé et un dominant, l’inégalité de traitement et d’avenir, le «racisme». Cette transparence muette : au-delà de «l’oubli», des « non-dits», de l’abjection qui a pour nom « mépris».

Déjà s’interroge-t-elle sur l’écriture : « Le plus étonnant, aujourd’hui, serait qu’un Tahitien prenne la plume. Que celle-ci devienne lance, flèche ».

Que de cynisme dans ce fragment ! A la hauteur de cette obscénité qui a pour nom brutalité de 30 ans d’irradiations fantômes : «On expliqua au sein de l’ONU (…) les souffrances que causaient le nucléaire. On oublia de parler de ceux qui portaient ces blessures»

Et la réponse perdure depuis la page 27 : «L’inquiétant silence de la résignation».

La Parole engagée

Aucune concession de la part de l’écrivaine, car les soulèvements, pas plus que les paroles n’ont abouti.

Titaua n’épargne personne, pas même ses rêves. Pas de politiquement correct, pas de piété dans «le fief des curés», les «mots» sans «aucun poids face à tant de violence».

Elle dénonce une représentation de la femme comme «déversoir à sperme », de l’autochtone comme matériau « d’humiliation » et de « déférence », les métropolitains – les blancs – comme les automates de la condescendance.

Elle écorche et invective : « Les mots comme thérapie … foutaises ». Ne restent que «la soif de Justice» ou la «vengeance»

Il faudra attendre 2006 pour que la presse locale passe l’information et l’occasion d’autres rééditions ou salons du livre (5 déc 2008 / éMISSION LITTERAIRE Natacha SZilagyi / télé Polynésie du 6/12/08)

L’écriture dérobée

« Le Tahitien ne s’exprime toujours pas » affirme-t-elle le 13 juillet 2011, lors d’une interview dans l’émission « Journées Femmes et écriture » (la webtv de Tahiti et ses îles).

Et Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun d’expliquer : «L'auteur nous dévoile non pas ce qu'elle sait mais ce qu'elle a pu exprimer d'un Tahiti que les tenants d'une image idyllique se sont toujours ingéniés à ignorer et que les Tahitiens ont toujours eu la pudeur et la dignité de ne pas révéler … jusqu'à Titaua Peu qui casse le mur du silence pour nous parler de l'incapacité de dire et qui, tout en la disant, finit par nous dire, quand elle le peut, ce qu'elle n'avait pas appris à dire. Alors les non-dits s'exhument, les silences résonnent, la communication est rétablie et la pensée est libérée. Alors le mutisme se fait parole, délie ses mots et nous enseigne à réapprendre à dire la souffrance et la faim.» (TAHITI PACIFIQUE MAGAZINE , n° 145, mai 2003 : […]Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun)

Titaua décline dans ces pages les mutismes des malentendus et des conditionnements qui régissent les rapports entre les communautés. Et contre toute espérance ne livre pas son second ouvrage commencé, il y a 9 ans.

Alors, se tairait-elle d’avoir formulé l’innommable ?

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