Nadia El Fani, Tanit, Allah, la Tunisie et Cannes

Nadia El Fani, de jeunes années de carrière cinématographique sans odeur de sainteté, un bail sous les cieux de l'exil, et un retour laïc qui tombe à pic.
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Avec un court-métrage qui se faufile dans les ruelles de Sidi Bou Saïd, escalade les collines du bunker Ben Alien, s’essouffle aux abords de l’Acropolium (ex cathédrale de Carthage), rase le fief redouté, tague les murs blancs de représentations de Tanit et brandit des banderoles de poche escamotables : c’est le parcours parabolique d’une société muette qui se heurte aux remparts du pouvoir que raconte en 1998 «Tant qu’il y aura de la Pelloche». Nadia El Fani le souligne deux ans plus tard. Film dépourvu de parole, sa version ultra courte occupe l’écran 3 minutes, pas davantage.

La pelloche au canon

La provocation tient aussi dans la forme. Surtout quand sa boîte de production – Z’yeux Noirs’ Movies - ne perçoit aucun subside de son pays, la réalisatrice ne s’en estime aucunement redevable ni dépendante.

C’est que la réalisatrice titillait déjà le tabou à ses débuts avec «Pour le Plaisir» (1989). Des fantasmes de Femmes, ce n’est pas trop convenable culturellement, bien que l’humour et la subtilité des images aient fait passé la pilule.

Et l’affaire ne s’arrange pas pour Fifty-Fifty, mon amour ”, 3 ans plus tard, avec un scénario où le personnage central féminin, s’accorde les libertés attribuées en général aux hommes. Il fonctionnerait à l’inverse de «La saison des Hommes [1] », film plus tardif de Moufida Tlatli.

La double vie, d’un continent à l’autre, c’est en général aux marins qu’elle est accolée. Un petit tabou de bousculé, le plus naturellement du monde, subrepticement. Pas d’image choc, tout en douceur.

La païenne

Le combat éthique commence pour Nadia El Fani, dès les premiers claps. Elle l’explique dans la plupart des papiers ou interviews qui sont sortis à son sujet. Une indépendance nationale qui n’accorde ni l’autonomie de la personne, ni celle de la pensée.

Alors, très tôt, « Tanitez-moi » revendique le patrimoine de la Carthage antique, la terre initiale, devenue Tunisie, celle d’Alyssa, de la libre disposition créatrice des Carthaginoises : leur accès à la culture, à la danse, à la musique, aux arts, à la fête …

Et combien d’associations ou de clubs féminins en avaient proposé gracieusement la figuration … Une solidarité artistique qui défend une cause : contre l’éradication du brassage des civilisations.

Mais l’un des points d’achoppement qui préfigurent l’exacerbation actuelle des puritains, ce sera la représentation de l’homosexualité dans « Bedwin Hacker ».

Et ce n’est pas le seul ; la note d’intention le précise :

« Bedwin Hacker est né d'une urgence : celle de prendre la parole ! Ici et ailleurs… Raconter l'histoire de personnages décalés, rebelles, marginalisés mais résistants, face cachée de cette société à la fois moderne et réactionnaire qu'est l'Afrique du Nord aujourd'hui… »

Les fils de Lénine

Quant à « Ouled Lenine » (Les fils de Lénine), on ne peut pas dire que Nadia El Fani ait pris des gants pour traiter des mouvements communistes qui avaient œuvré pour l’indépendance et se retrouvaient interdits dès sa proclamation.

Et comme un écho inversé aux premières lignes d’ «Aden Arabie » de Paul Nizan, l’amorce de la saga familiale s’entonne ainsi : " J'avais dix ans et je peux dire que c'était le plus bel âge de ma vie… Dans la Tunisie indépendante de Bourguiba qui entrait pourtant déjà dans l'ère des désillusions [...] »

Et le particulier se mêle à l’Histoire, entre dans l’Histoire.

Nadia El Fani alterne documentaires et fictions. Le fictionnel s’appuie constamment sur une problématique socioculturelle qui touche autant que la satisfaction plastique, le plaisir de l’oeil. Une conception minutieuse de l’image : succession de petits morceaux d’esthétique pure …

Pas moins de 6 films primés dans des festivals internationaux, dont « Beldwin Hacker»

« Prix du meilleur film Maghrébin au Festival du Film d’Amour de Mons, Février 2003 ». Et des découvertes à faire, même en ce qui concerne ses films alimentaires.

Soupçon de provo ou question vitale ?

Cette année, depuis janvier, c’est le retour pour Nadia El Fani. Elle vient de clôturer la 6è session du Festival « Doc à Tunis » (films documentaires à Tunis) avec « Ni Allah, ni Maître ».

Une cohérence de propos avec l’ensemble de sa filmographie. Et ce n’est pas la référence au journal libertaire socialiste de Louis-Auguste Blanqui qui démentira la mouvance anarchiste (dans le sens système politique du terme) et révolutionnaire de la seconde partie du film.

Propos qui se mijotaient depuis plusieurs années par des velléités plus ou moins réciproques de bipartisme, mais qui ne semblaient pas aboutir.

Ce n’est pas un hasard si le film commencé en été, se parachève en janvier.

Défendu pour la teneur de son projet par le milieu cinématographique et artistique de Tunis – se bousculant devant le cinéma El Mondial-, commenté plus ou moins positivement pour sa composition interne, dénigré à mort par les intégristes de tous bords, comment sera-t-il perçu par le public international de Cannes ?

[1] Voir http://www.suite101.fr/content/jasminal-la-saison-tunisienne-des-femmes-a27705

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