« Plus jamais peur », la Tunisie se fait son cinéma

Tiré d'un slogan tagué sur les murs de Tunis, le titre du documentaire de Mourad Ben Cheikh, pour déjouer les fantômes de la répression.

On disait d’Elle que la « négociation » avait été la clé de son indépendance. Depuis, on a reconnu « quelques heurts » : formule magique qui camoufle le sang versé des conflits territoriaux ou politiques.

La révolution de la dignité (au nouvel an 2011) ne l’a pas plus épargnée. La Tunisie, traumatisée au maximum le 17 décembre 2010, par l’horreur de la répression d’Etat qui suit l’immolation du Jeune Bouaziz, se révolte.

Sans armes, les Tunisiens se révoltent ! Coercition d’autant plus violente qu’elle opère au coeur du pays, dans la région la plus démunie, la plus isolée, la plus inaccessible de la saison.

« Le mur de la peur effondré »

C’est ainsi que répond le jeune réalisateur Mourad Ben Cheikh à l’interview d’Anne Le Hars au festival de Cannes 2011.

Tout aurait basculé avec la violence et l’acharnement de la traque, les morts de la rue, des escaliers, des immeubles, de partout... pour d’abord se poser en tant que défi, cible vivante et résister.

Tout aurait démarré ensemble : la révolte, la conscience d’en fixer les images et qui sait ? d’en poser l’avenir.

Les figures emblématiques de l’opposant réel ou virtuel

Les images tournent à la cavalcade sous les fumées lacrymogènes et se resserrent sur la charge émotionnelle des déclarations.

L'avocate et mère de famille Radhia Nasraoui, dont le foyer (les enfants) énucléé de son chef (en cavale ou en prison politique) était en butte aux exactions, fouilles, molestages à domicile pendant de longues années. Car il ne saurait être oublié que le couple - le mari, dirigeant du Parti communiste ouvrier tunisien –, a subi des menaces quotidiennes ou des tentatives d’exécution des décennies durant.

L’image du risque et de la parole arrachée -avec la blogueuse Lina Ben Mhenni- succédant à celle du droit bafoué mais de la résistance maintenue par des grèves de la faim (Radhia Nasraoui) ; des personnes-phares, comme Karem Chérif, journaliste combattant contre la répression.

Mais aussi le Tunisien ordinaire, anonyme, qui représente cette levée du peuple.

D errière les victimes, des idées, des groupes , des associations, cette volonté de se réhabiliter son image.

Le déclic de l’état de choc

Les morts comme à l’étal des boucheries, les poursuites d’enfants, le «plus-rien-à-perdre» exprimé par les victimes et le défi lancé par M. Bouazizi , debout, en pleine immolation !

Les comités de quartier, l’armée qui se range du côté du peuple, tout s’enchaîne comme une suite d’actes assurant la survie et préparant les lendemains improbables.

Et le choc émotionnel du réalisateur qui capte des images très dures pour la postérité, sans même savoir si elles passeront à l'écran.

Dans la réalité aussi , tout fonctionne à la va-vite : la capture des images, l’invitation au festival de Cannes, une séance spéciale, une standing ovation, la campagne de septembre de distribution en France.

Saisi Au vol

Presque une heure ¼ de flashs tous azimuts glanés dans la fièvre de la capitale. Des pièces d’un puzzle qui réunit idéaux politiques, laisse filtrer de jeunes inconnus de la toile (du net), portant la parole du petit peuple.

Un film-collage : nous sommes en plein art moderne de l’image cinématographique, mais de la société aussi. Rassembler les pièces éparses et démantelées par autant d’années de monopole de la pensée et du pouvoir.

Mourad ben Cheikh a commencé sa carrière dans les Beaux-Arts. Il enchaîne dans le cinéma et poursuit sa carrière entre Italie et Tunisie. La production est tunisienne et surprise : invitée à Cannes!

La Croisette se prendrait des initiatives de réhabilitation artistique !

La renaissance

Au jour le jour, l’état d’urgence a déclenché les prémices d’une démocratie qui a du mal à asseoir ses fondements, par manque d’habitude.

Le mouvement, comme l’affirme à plusieurs reprises Mourad Ben Cheikh, est avant tout l’affranchissement d’un peuple de l’infantilisation dans lequel l’Etat le maintient : «la mort du père» soulignerait un psychanalyste .

A d’autres niveaux, de la société et de la famille, le même processus s’est effectué : autonomie à part entière des femmes et des jeunes filles qui n’ont pas hésité à exhiber le rôle politique qu’elles détenaient depuis le code du statut personnel .

Une véritable révolution culturelle que ce (ces) « printemps arabe(s) », où la fille quitte sa seconde nature – de résignation et de pudeur, çabra, hechma- dont parlait la psychologue et ethnologue Leila Labidi Chebbi .

Véritable évolution où chacun se reconstruit, un peuple s’indigne et recouvre sa dignité.

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