Ra'i Chaze : Elle exsude son cœur et chante la Polynésie

Tout juste 21 ans, la première publication de Ra'i Chaze : VAI, la rivière au ciel sans nuage. Déjà, le bercement des mots : est-ce l'écriture insulaire ?
04 Août

L’explosion d’une première génération d’écrivains polynésiens en langue française aromatisée de phonétique ma’ohi, correspond à quelque chose près à l’implantation du Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP). Ne serait-ce qu’une coïncidence ? Et Maurice Bitter , grand reporter, écrivain, historien, de préciser sur l’instauration du CEP, tout en se réservant une autre signification : « De ce moment, une page est tournée dans le monde polynésien et ceux qui connurent « l’avant », la lurent instantanément. »

Eclosion de l’écriture sur une tradition culturelle de transmission orale et jaillissement de l’affirmation de soi vis-à-vis de l’interlocuteur européen. Génération bien étoffée, pour rompre un silence qui n’avait que trop duré. Un impérieux besoin de dire, de se dire quand la voix est occultée, étouffée sous les impératifs stratégico-politiques d’une nation qui ne voit dans cet éloignement que la sécurité des essais nucléaires.

Le dernier siècle ne s’est pas tu !

Il était temps ! Un XXe siècle à son dernier tiers… et les premières publications polynésiennes ! Comme si l’insularité du bout du monde se suffisait à elle seule pour rester consignée entre parenthèses ; comme si la réalité polynésienne de l’époque n’avait pas plus de consistance qu’une vague d’accalmie dans les tirs nucléaires ; comme si la distance – de la métropole –, faisait de ces Terres dites d’Outre-mer, « quelques arpents de neige » vouées comme leurs aînées outre Atlantique à l’oubli, voire au dédain.

La boutade n’est pas excessive à en croire Ra'i Chaze qui fonde l’argument de l’un de ses derniers contes à paraître prochainement sur l’improbabilité de l’enneigement. Mais chacun sait qu’en matière de fiction, les phénomènes les plus invraisemblables sont souvent prémonitoires. Et tout comme les îles mystérieuses, de Jules Verne , Il a neigé aux Tuamotu aura peut-être valeur de prédiction (à l’heure du réchauffement planétaire et de ses inversions climatiques).

A contrario, la première publication de Ra'i Chaze - Vai, la Rivière au Ciel sans Nuage - fonctionne au fil de l’eau de la mémoire…

Bien étonnante expérience de lecteur que de se laisser embarquer sur le va’a (piroque à balancier) de la narratrice, sur la mise au jour de récits immémoriaux… par cette écrivaine de l’eau…

L’écriture insulaire

Dialogue ou monologue déguisé, il s’adresse à un autre soi-même, un proche ou un double et suit le cours d’un rêve nommé la vie ; il s’ouvre sur une question «Que cherches-tu petite fille (…) ?» et se clôt presque sur une autre : «Que diras-tu à l’enfant ?».

En profondeur, le livre repose sur cette trame qui le débute et l’achève : le « haere po » - l’archive orale - qui énumère la filiation de chaque Polynésien et le rattache à ses ancêtres. Un premier chapitre « Généalogie » et un chapitre terminal au goût d’inachevé « Il pleut dans la nuit » qui aurait pu s’intituler à la sonorité près : il pleure dans la nuit ; car la litanie des ancêtres fut interdite pour cause de conversion massive, car la 1ère génération d’auteurs tente de restituer la part de mémoire dérobée, le chaînon manquant.

Un autre 14 juillet

Une entrée en littérature sous le signe de l’innovation, voire du chamboulement. Vai, la rivière au ciel sans nuages paraît en juillet 1990.

Un entrelacement de chapitres qui se croisent, le second donne le titre « Vai » et semble contredire le dernier « Il n’y a plus de place pour les larmes ».

Ra'i Chaze ne s’embarrasse d’aucune règle, d’aucune logique, d’aucun poncif littéraires. Elle exerce à plein sa liberté d’écrivaine.

Ce premier ouvrage est inclassable. Et c’est tant mieux pour la littérature qui devra bien compter avec dorénavant : s’enrichir de ces plages lacunaires des légendes oubliées que l’auteure se réapproprie à sa manière : «Dans le livre des anciens, tu cherches les histoires vraies qu’on ne t’a pas racontées (…)».

Une succession de courtes narrations qui ne constituent pas des unités closes sur elles-mêmes, pas même des historiettes, mais une sorte d’enchaînement d’impressions, de bribes de souvenirs incomplets… qui ne demandent qu’à se parachever.

Pas de progression narrative, mais ce jeu des leitmotive, qui viennent « battre de grain en grain » comme l’évoque Jacques Brel dans Les Marquises , se fondre comme lames et laisser émerger l’entité de l’écrivaine, l’émergence de la créatrice dans le tout dernier chapitre et aux tous derniers mots : «Il est minuit. J’ai mal aux yeux. Je n’écris plus. L’eau a mouillé ces pages.»

Doublement intéressante que cette démarche originale d’une écrivaine qui arrache à la littérature ce qui lui appartient en propre, à elle et à ses congénères polynésiens : l’écriture de l’oralité.

De goutte en cristaux : l’eau

Le lecteur semble être convié dans cette symbiose de l’écriture et de la vie concrète. Le mot et sa réalité. Eau et chagrin, larme et bonheur, etc. …

Qu’il s’agisse de prose, d’ouvrages poétiques, de nouvelles, de contes - Mots de neige, de sable et d’océan- des premières jusqu’aux récentes publications , Contes tahitiens , - publiés ou diffusés jusqu’à cette seconde décennie du 21ème siècle et de son premier roman Avant la saison des pluies , l’élément aquatique fait partie intégrante de l’imaginaire de l’auteure et de ses homologues.

«Vai », c’est l’eau, la rivière mais aussi l’existence.

L’univers de l’écrivaine se situe bien au-delà de sa propre identité : c’est la saga d’un peuple qui s’écoule ainsi. Comment a-t-elle réussi à surdimensionner ces quelques 93 pages ? Secret de conteuse, mais surtout talent de poète… Elle nous met l’eau à la bouche.

Participent de cette épopée les différents états de cette substance nommée eau : de la vapeur à la goutte de pluie, de l’eau douce à la masse de l’océan, du liquide amniotique aux larmes. L’accumulation des termes aqueux par chapitre est impressionnante. Nuages, marée, « mur de pluie », « eau de coco », embruns, « monts enneigés », houle, sève, « le rideau de larmes de poe poe »( de Job), vagues, cyclone, raz-de-marée, récif, rivage… se succèdent, suivis d’actions ayant trait à l’eau (laver, sécher, flotte, déferle, la lame se brise).

Les chapitres s’enchevêtrent comme des liquides miscibles. Faut-il chercher à justifier la récurrence de l’eau ? Comme si pouvait s’ignorer la prégnance de l’élément marin sur la réalité territoriale de ce continent aux minuscules mais innombrables terres océaniennes. Comme si pouvait se mésestimer la bipartition climatique dont une saison des pluies, comme si pouvait se méconnaître une culture qui depuis des millénaires se déplace exclusivement par l’ancêtre du catamaran, le va’a. Comme si pouvait se négliger que l’Histoire ancienne et à venir est étroitement liée aux déferlantes d’immersion et de submersion.

Et comme nombre litanies, les questions posées, les souhaits, les vœux demeurent en suspens et se relancent comme flux et reflux, en toute musicalité.

La mélodie du verbe

C’est peut-être son absence de réponse mais ses alternatives, son incertitude qui confèrent aux différents ouvrages de Ra'i Chaze, leur évanescence, leur tendresse, leur sensualité.

Tout se vit, rien ne se fixe. Tout se respire et palpite : la mort, comme les naissances.

Elle a tout juste 21 ans, la première publication de Ra'i Chaze : VAI, la rivière au ciel sans nuage à Papeete. Et déjà, tout comme dans ses derniers écrits ou réécritures pour la scène, Rai Chaze fait preuve d’une langue qui se décline poétiquement, s’entoure de refrains, fonctionne en échos de sonorités.

Elle nous embarque dans des images ciselées comme de l’écume et dans des mouvements de texte apparentés à des refrains ou à des psalmodies.

C’est le traitement particulier, le développement des images qui fait la force sensuelle de son écriture : «Son cri déchire la nuit. Ce n’est rien. Rien qu’un rat qui s’en va dans la déchirure. », « Le temps s’écoule et la nuit pénètre. Havai la regarde envahir les choses (…)», «Bientôt elle n’est plus rien, plus personne et plus rien, une ombre dans l’ombre.»

Elle y aborde les sujets vitaux de l’existence et de la reconnaissance – comme de la naissance- , de soi. Elle en dépoussière les contours longtemps incontestés par l’aveuglement ou la surdité de l’Histoire.

Tout comme les pythies, elle ménage des pans de mystère et renoue avec les oracles … dans des formulations qui nous atteignent de plein fouet, tant elles semblent nous toucher. «Je t’aime était si vrai. Je t’aime était si fort. Je t’aime était je t’aime.»

Et elle profile ses évidences et nous abreuve de mystères : «Quelle (mangue) vi tahiti dessinera encore l’oursin bleu du lagon de jade» ?

* « Il a neigé aux Tuamotu », titre probable du dernier recueil de contes … de Noël signé Ra'i Chaze.

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