Sur les pavés d'Epinal, Visages et Paysages (2)

Des plus anciens festivals piétonniers, « Rues et Cies » renouvelle son look, puise à l'audace de l'actualité : panoramas sociaux et visages intermittents.
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Quels risques physiques et techniques devront encore prendre les artistes ou quelles hardiesses innovantes à débusquer pour figurer au fronton du «In» de tout festival de rue, et entre autres de « Rues et Cies » ?

L’acrobatie à tous crins comme cette danse verticale en pleins «Delreves», venue d’Espagne «enchapeauter» les parapets de la basilique ?

Ou ce poignant coup de gueule du CRIF – Centre Régional des Intermittents Fauchés – porté par la Cie du Grenier au Jardin ?

A la parade, une fanfare équitable

Avec 16 Compagnies dans le In et autant dans le Off : un total de 130 prestations en 3 jours. Ce qui est assez costaud, pour les artistes en pleins déplacements saisonniers afin de joindre les deux bouts. Grosso modo, une moyenne d’environ 8 prestations journalières par Compagnie, solo ou duo ! Les prestataires du In (rémunérés) n’étant qu’inférieurement concernés par ce chiffre, ni par les records de prestations.

La gratuité pour le public, la quasi pour les prestataires du Off, issus des 4 coins de France et de Navarre et «qui sollicitent la Ville pour présenter leur création à titre gracieux», lit-on dans les pages du magazine municipal d’information.

Gîte assuré en principe, mais «présenter» nécessite dans tous les cas d’appartenir au milieu professionnel et de sacrifier à ce rituel du chapeau. La culture ferait-elle partie et de ces parents pauvres de colporteurs ?

La réalité crue et dure du nomadisme, du déracinement, de l’exclusion semble coller au spectacle de rue. Au point où certains l’intègrent dans leur philosophie du spectacle.

L’imperial Kikiristan en prend fait et cause ! Il joue sa renommée sur les consonances propres aux pays sous le feu de l’actualité internationale de la débandade, et s’autoproclame réfugié ! Et cette fanfare tonitrue ses chants du coq, en version approchée « Kikiriki ». De Châlons-sur-Saône, elle se monte une légende de musiciens réfugiés (mais ceci n’est qu’un montage publicitaire ; et tant mieux ! ce qui permet de distiller ce parfum venu d’ailleurs). Quant au sérieux de la mission qu’elle assume, la Fanfare l’assume au mieux, collectant sur l’Hexagone le capital nécessaire à des tournées humanitaires gratuites : car la musique participe dans des structures étrangères ou des ONG au meilleur-être des défavorisés, en Amérique latine, au moyen-orient, dans ces territoires tant galvaudés de l’Europe de l’Est.

Au palmarès des trouvailles

Des projets qui tiennent de l’expérimental, qui visent à instaurer la société idéale, ils foisonnent ! Comme si le milieu artistique se sentait concerné par l’humain !

La Cie du Grenier au Jardin, ne mène ses ateliers en prison et n’en sort ses produits qu’avec la conviction de « dire la vérité, toute la vérité » sur la réinsertion, les moyens d’en finir… (comme disait Artaud !) avec la récidive. Et avec CRAC (Centre de Réinsertion Artistique en milieu Carcéral), son camion orange, ses détenus en combinaison orange, son concept… tenu dans cette cour de récréation, derrière grilles de l’école, paniers de basket et service d’ordre, un spectacle mitigé de grands éclats de rire, d’espoirs et de rancœur.

La misère, évoquée, interrogée, partagée avec le public, ne s’en tient pas que dans la thématique des représentations. Elle affleure, dans ce lieu à ciel ouvert qu’est la scène urbaine. Au détour des arcades, une bande, un pansement et il faut assurer coûte que coûte. Que de souffrances lacées sous les arcades ! La King Size Cie , avec «Des muscles et de la sueur», son exercice de voltige, ne prend pas que la température de l’effort, mais celle de la dérision.

Le burlesque se rencontre aussi chez Les Mécaniques Cintrées ! Pas de place pour la pitié pour cette antichorégraphie, ce dénigrement des traditions du gala classique attendu, de l’inventaire du bric-à-brac des apprentissages et des tenues de divas, du lissage dans le sens du poil parental. Avec « Dancing Pitch », se respire le plaisir de danser et foin des attitudes, positions et pensums qui tuent obligatoires !

La dérision serait-elle le point commun du Off ?

Et la tendresse, bordel

Mettons que le vivre, l’arrêt sur image, la dimension humaine, s’y trouveraient impliqués pour immobiliser cet engrenage du stress, cette «roue de la vie».

Alors ? Les artistes ménagent les espaces magiques de la sérénité…

Le temps semble arrêté. Les vélos stationnent. Sur les pelouses de l’Espace Cours, les mélomanes se sont enracinés ; pas moins de ¾ d’heure à chaque fois, car les morceaux sont relativement longs. Et personne ne bouge, personne ne parle. Que la musique !

En communion avec la nature, le cadre, les musiciens – Arnaud Eurin, Damien Schmutz- s’effacent derrière sitar et tabla de la mélodie hindoustani. A mesure des morceaux la foule se densifie, toujours dans cette sacralité du silence.

Dans un recoin entre bosquet et eau, la veillée familiale autour de ces moineaux franciliens qui manient le sentiment. A l’heure de la sieste, les horizons de la rengaine esprit de la butte (Montmartre). Ils sont comédiens, musiciens, ils composent, expérimentent avec Allain Leprest, bercent cette enclave de week-end du quotidien des gens simples.

Dépaysement ?

Certainement ! Pas de clinquant, le scénique sans effet de lumières ! Au ras de la vie et de son âpreté !

Et ça paie ? Ne suffit-il pas de porter les problématiques du métier ou de la société pour convaincre les instances de vous subventionner ? Certainement, non !

« Les Ponctuels » de la Cie Antipodes portent à l’exacerbation ce hiatus entre convenances, traders BCBG et la misère affective. Pas de concessions entre banc, triste sable de parc et kiosque. Les interprètes s’y traînent, y avalent scories et poussière. Bien saisissant ce spectacle qui n’épargne personne et semble ne déroger l’ordre que l’espace d’un instant. L’apprentissage de la vie comme une brimade, une épreuve que les apparences ne laissent pas se divulguer.

Quel est le cobaye ? l’enfant, le spectateur, le danseur ?

Pour se faire connaître, la création peut-elle assumer les gouffres sans fond de la précarité ?

Le métier d’artiste, une fonction pas souvent lucrative : quand le chapeau n’est pas une survivance folklorique ou médiévale mais la réalité ordinaire de l’artiste…

* voir aussi « Sur les pavés spinaliens, la Plage des arts vivants (1) »

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