Un tatouage nommé Polynésie

Des codes resurgissent, des repères expirent au hasard et incognito. La Polynésie entre réappropriation et altération. Un challenge joué au quotidien.

Pour le voyageur contemporain, ce qui fait de la Polynésie des terres de prédilection, c’est à la fois la légèreté de l’air, mais aussi sa réalité. L’air est palpable, tangible, en perpétuel mouvement ou presque. Le vent vous brasse, vous frôle, vous fait exister. C’est peut-être ainsi que peut se définir l’insularité : ce ressenti corporel qu’on pourrait appeler contact avec la nature. Elle vous modèle comme de l’argile.

Cette connivence ne peut que renvoyer aux lointains mythes des origines « établissant souvent une généalogie rituelle entre dieux, ancêtres primordiaux et éléments ».

La cosmogonie océanienne ne saurait que nous conforter dans cette conception de la vie en tant que mitoyenneté, communion avec l’environnement, relais d’altérité : «Au début, il n'y avait que PO ... Un vide dépourvu de lumière, de chaleur, de son, de forme et de mouvement. De cette substance indifférenciée et imperceptible aux sens, sortirent par une évolution graduelle :

- le mouvement et le son

- une lumière croissante

- la chaleur et l'humidité

- la matière et la forme…», rapporte la mythologie.

De la pétrification volcanique au pétrissage humain

De ces mythes de symbiose nous dérivons vers l’empreinte que l’humain va inscrire sur son berceau initial.

Dans un contexte où la roche volcanique -le basalte noir ou cendré, les ponces- affleurent et sont relativement friables pour des outils en obsidienne, motifs anthropomorphes et animaliers vont ornementer cet art des pétroglyphes. Un nouveau chantier archéologique considérable aux Marquises vient d’être classé en 2010 au Patrimoine mondial de l’Unesco et met en valeur un design très proche de nous.

Quelles relations établiront les chercheurs, entre le graveur et l’objet de sa gravure ? Quelles significations rituelles, communautaires, animistes ou totémiques recouvrent ces glyphes, seront révélées ?

Car il est important de constater que ces représentations exécutées en plein cadre naturel, n’endommagent en rien l’espace originel. Ce respect du milieu à l’image de cette évolution correspond-il à la réponse miroir de l’humain créateur ?

Les glypheurs primitifs jouaient-ils le même rôle de connecteurs avec le divin que les unu – effigies en bois ornées de motifs géométriques, de figures animales ou anthropomorphiques- sur les lieux de culte des marae ?

Cousu à la pierre, façonné dans l’os

De nos jours, c ertains artistes polynésiens semblent renouer avec la tradition des glyphes . Sauf qu’ils usent en général d’autres matériaux à l’épreuve du temps et plus adéquats que ce basalte dégradable. Encore en subsiste-t-il qui recourent à la moderne tronçonneuse, encordent à l’ancienne de respectables rocs à flanc de vallée haute.

Il a fallu attendre la 14e génération –d’après les récits immémoriaux- pour que le mythique Tiki, ne s’investisse dans la gravure et la sculpture des effigies portant son nom ! Etonnant que ce dieu sculpteur !

Et ses successeurs n’ont pas manqué de varier les supports : repassant des ponces et autres laves refroidies, au bois et à l’os.

A Te Fare Manaha –Musée de Tahiti et ses îles-, Pointe des Pêcheurs’Nu’uroa, le Tiki pavoise, taillé en os humain!

Buriné dans la peau

Puis les cycles s’enchaînèrent, balayant les représentations païennes, exilant les innovateurs.

Comme si ce nouveau siècle agonisait de ne pouvoir créer, de ne pouvoir assumer ses créateurs, la crise identitaire se mondialise.

Comme le slame le groupe SNIPER, le présent est différé et n’échoit que « Gravé dans la Roche » :

"Comme une encre impossible à effacer

Comme un tag à l'acide ou comme mon blaze

Gravé à la bougie sur les vitres du R.E.R

S.N.I.P.E.R avec un putain d'lettrage" se scande sur les clips.

Une façon de survivre par procuration où postérité et posthume se confondent. Ne reste que le repli sur soi.

Ici, le phénomène de groupe se substituant à la lointaine coutume des castes, le corps devient sa propre œuvre d’art et arbore les glyphes primitifs de son appartenance culturelle et de son clan.

Le tatouage – tatau- polynésien ancre en force ses codes de reconnaissance et pas toujours à la noix de bancoule. Tout comme ses vertus de remède naturel s’effacent peu à peu, faute de pratique.

Le paradoxe de l’éphémère

Vers quel mode de vie s’oriente la société polynésienne en pleine mutation ? Pourra-t-elle reposer les bases de l’harmonie fusionnelle dans les vallées ravagées par l’industrialisation disparate ?

Que de changements dans l’architecture polynésienne et surtout dans les plus grandes villes ! Alors que le fare (maison) sur pilotis, au toit de niau (cocotier) ou de pandanus (pae’ore) s’avère un havre parfaitement climatisé, du fait de ses aérations de façade et de sol, il est remplacé de plus en plus par des habitations à l’européenne.

Dans la continuité, l’art domestique semble enchaîner avec son passé. Il aurait fallu la crise politique d’octobre 1987 pour que le paréo revienne au goût du jour en tant qu’emblème de résistance. Mais, comme chacun sait, l’histoire est parsemée d’épisodes pas toujours fiables.

Certains signes ressemblent plutôt à des symptômes. Autant le corps est choyé, ne pose pas vraiment de complexes, autant l’artisanat des couronnes florales, des colliers de coquillages, vivotent, face à la concurrence asiatique. Pourtant, ce n’est pas du folklore que de voir au quotidien les femmes parées d’une fleur à l’oreille, d’une couronne ou d’un de ces chapeaux tressés, ornées de pétales et de parures inouïes.

L’art de l’éphémère, de la fleur éclose et étiolée au crépuscule, un défi au poinçonnage définitif du tatouage, le temps d'une vie ? Ce rapport à l’œuvre vivante, celle qui respire par votre peau (tatouage), celle qui ne dure et se fane mais qui embaume et se respire : le monoï et la fleur de tiare.

Et comme si l’ivresse parfumée ne suffisait pas, le chatoiement des couleurs et étoffes viennent y suppléer. Impressions d’imprimés à fleur de peau. Tout est à fleurs, le masculin comme le féminin. L’art de l’interminable chevelure, lâchée, nouée, de la tresse s’appliquant indifféremment aux vahine comme aux tane et autres variantes de l’espèce humaine.

Le végétal, le fugace tressage de pandanus, de niau, de roseau, de fibre, de bananier costumant seuils et piliers, nappes et nattes. La forêt tropicale océanienne au rendez-vous du béton.

Il n’y a pas que les regards qui se croisent, du moins ne s’évitent-ils pas, mais les sourires. L'art du visage avenant et quelle que soit l’humeur. Loin du conformisme, la relation sociale se tisse et se meut.

Dans L’allégorie de la natte de Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun , comme dans l’ouvrage collectif L'art en mouvement où figure ce chapitre de Julien Gué, Métissages, Mes tissages, Métis âge , nouer le temps et la distance ne s’effectue pas sans ce souffle vital apparent dans chaque domaine du quotidien :

«La culture polynésienne est loin d’être perdue. Elle est au contraire bien vivante en chaque Polynésien, qui en détient une part et dont il faut simplement rassembler et tisser les morceaux épars, comme on fait une grande natte. Mais pour pouvoir comprendre cette culture éclatée, pour pouvoir tresser la natte, on doit se débarrasser de tout préjugé, accepter l’irrationnel et le sacré.»

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