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NASSIRA BELLOULA

Publié dans : Les articles Culture de nassira Belloula

La prière de Shéhérazade de Fatiha Nesrine

Qu’y a-t-il de commun entre Inès et Hillal, les cinqdormants, Shéhérazade, Luis le descendant des incasou Cléopâtre Séléné et Juba II ? La réponse est dans l'article.

Une fois, n’est pas coutume, je commence l’article par une citation « “L’abus de pouvoir est l’un des éléments de ce fléau qui gangrène le pays. Tu crois que tout t’appartient : terres, biens, hommes, femmes. Et, pour être sûr que rien ne bougera pendant des générations, tu en fais un monde en béton”. Cela donne le ton au recueil de nouvelles, mais pas toute l’essence, car ce n’est pas un livre socialement-politique non il faut le lire comme une fable déconstruite par le mythe de Shéhérazade, qui fit de l’être humain un hybride moitié noctambule moitié diurne. Fatiha Nesrine, qui je rappelle est l’auteure de La baie aux jeunes filles ; un très beau texte, sain, serein et enchanteur, nous entraîne cette fois-ci comme nous l’aurions supposé à cause de l’intrépide Shéhérazade dans un monde parallèle, qui flotte entre la légende et la réalité. Elle nous glisse dans un interstice où se côtoient la réalité avec des nouvelles telles qu’Inès, Les enfants du vent, Hiziya, l’histoire avec Cléopâtre-Séléné et Le royaume de Juba II puis la légende comme La terre et les sept Dormants. On serait tenté de dire que notre guide est Shéhérazade, qui avait su déjouer les mauvais desseins de son sultan. Mais non notre guide est simplement notre émotion chargée comme les mille et une nuits de rêves, d’illusions, de chimères et de tristes réalités. Nous sommes accrochés au destin donc d’Inès, elle a l’âge du cristal tant par sa fragilité que par sa force. Elle vit seule, loin de son village, dans un appartement par chance légué par l’oncle qui s’est exilé, et dans cet espace loin du « de la tribu, des clans, des cancans” elle se construit une vie sur le rythme “d’un jour je ris, un jour je pleure”. Inès est artiste, peintre qui vogue sur ses toiles comme un voilier saisissant les couleurs et les formes “couper les ponts pour se retrouver face à l’immensité bleue doit procurer des sensations particulières” (p.8). La baie d’Alger si inspiratrice “La baie ruisselait d’une lumière chaleureuse”. Elle a ses propres rêves comme chaque jeune fille et fille de son âge celui de la technologie. Inès n’hésite pas comme notre célèbre conteuse des Mille et une nuit de s’inventer les siennes via Internet, une rencontre cependant plus épanouie, car elle n’a pas l’épée de Damoclès sur la tête ou devrais dire de Sharayar le Sultan épris et pris. Les contes se transforment en toiles de peinture, en poésies. Elle fait et défait les rencontres, le virtuel lui ouvre des voix et des chemins, celui de Hilal “un doux illuminé” qui veut “refaire le monde à coups d’idées”, mais laissant Inès de côté dans ses nocturnes bavardages et ses rêves de liberté, car voici venir Hiziya. C’est l’autre personnage quasiment existant en deux mots dans le texte, or c’est suffisant pour tisser les rames de cette nouvelle qui arrive à la page 57. Au fait elles sont deux Dounia et Fouzia, deux jeunes filles en fleurs qui effeuillent des marguerites en mettant à nu le cœur de son amoureux, là pour Dounia qui ose “peu” “pas beaucoup” et soupire aux “beaucoup” “passionnément”. Le lieu est Bouchaoui ou des familles sous les pins parasols, les Saules pleureurs et les eucalyptus s’adonnent à de la farniente et du repos, quand tout à coup Fatiha Nesrine ose de magie et nous subjugue avec le vendeur de thé-danseur et le cavalier sur un cheval blanc qui replonge les deux jeunes filles dans l’épopée de Hiziya l’amoureuse éternelle de l’Algérie “l’homme et le cheval décollaient du sol, défiant les lois de la pesanteur” plus loin “le burnous et le chèche gonflaient par le vent, le jeune homme ne faisait qu’un avec le cheval” (p.64) “les motifs de la selle brodée d’or se prolongeaient dans l’harnachement qui entourait la tête et les sabots”. En replongeant dans l’histoire de Hiziya, une autre figure de notre patrimoine culturel et historique se profile dans les parfums et les fragrances de la belle Cléopâtre devrais-je dire la légendaire. Il s’agit de sa fille Cléopâtre-Séléné que Fatiha Nesrine convoque de son passé pour nous rappeler combien les femmes ont été dans notre pays des figures marquantes plus actrices que figurines, mais qu’aussi la gouvernance rime avec la culture en référence à Juba II, le plus lettré des rois berbères. J’aimerai vous parler aussi des Enfants du vent “Exister avant tout” ce sont les enfants des vagues, ces petites âmes qui rêvent de se nourrir d’autres choses, pourtant, trop jeunes pourtant pour juger que l’herbe est plus verte ailleurs. Ils décident alors de changer d’identité de devenir des Harragas, ceux qui traversent les mers, transgressent les lois, et affrontent les démons de la mer, mais les démons humains aussi. “Zoheir avisa la rangée de bancs tournant le dos aux immeubles couleur de mélancolie et s’assit sur celui qui permettait d’embrasser la plus grande vue sur la mer, et même sur un bout d’horizon. Sur le siège voisin, un vieil homme rêvait, les yeux ouverts”. (p.27). L’impuissance humaine et l’incapacité d'arriver au bout du chemin “Zoheir n’étant pas un oiseau butait sur les barrages et les barreaux”. Comme chacun d’entre nous pour peu qu’il rêve de voler haut, de côtoyer la mouette et de battre les ailes avec les cormorans. Zoheir tente le tout pour le tout, monte dans un bateau, s’engouffre dans une cale, affamé et fatigué, il rêve pourtant et c’est Ziryab qui vient lui tenir compagnie. La force de l’auteure qui fait de ce voyage clandestin une heureuse rencontre avec le grand Ziryab “à qui l’on prête la création de vingt-quatre noubas, réglées sur le cycle des heures du jour et de la nuit”. J’aimerai continuer mon odyssée dans La prière de Shéhérazade, car nous avons encore rendez-vous avec Le verger a levé l’ancre. Ahmed un adulte resté enfant qui pense être libre comme Max de la célèbre chanson de Hervé Cristiani. Je fais un parallèle avec Ahmed plutôt qu'avec Zoheir qui vogue sur la mer, car chez Ahmed le rêve est réalité, son verger, son havre de paix, est un grand espace libre, beau, hallucinant, éclatant de couleurs, d’air et d’oxygène. Il est libre Ahmed dans son élément, lui au regard si doux qui rêve à la femme idéale comparable “à un grenadier en fleurs”. On voudrait presque lui présenter Shéhérazade. Ah ! oui j’ai oublié de dire qu’elle est mariée. Que son occupation principale est de traquer la poussière. Alors lorsque sa fille pose ses questions naïves, elle est replongée dans son époque de collégienne, des escapades à la mer, des pitreries “l’adolescence c’est le monde qui vient à vous, et se pose dans la paume de votre main parce que vous êtes Aladin et sa lampe magique” (p. 110). “L’adolescence c’est aussi Prométhée dérobant le feu aux dieux”. Chacun se retrouvera dans les textes de Fatiha Nesrine. Chacun d’entre nous s’accrochera à un paragraphe pour s’y noyer, nager, chercher une bouée de sauvetage. Les yeux profonds et si beaux du vendeur de thé, croisé à tout hasard dans la forêt Bouchaoui fait fantasmer les jeunes filles qui rêvent de belles noces. Hiziya nous offre sa chanson éternelle et de l’autre côté Luis et son Émeraude dans un voyage chez les Incas, mais aussi L’autobus Rouiba-Alger une histoire de courrier du cœur. Puis La terre et les cinq Dormants à lire comme une belle fable sur le devenir de notre terre. J’ai trop dit alors je vous laisse découvrir les dernières nouvelles. À lire La prière de Shéhérazade pour la beauté du texte, le travail sur la langue, le romanesque, le rêve qui se profile entre les lignes et l’imaginaire de l’auteure. La prière de Shéhérazade a été édité chez Casbah éditions en 2015, c’est encore tout récent.

À propos de l'auteur

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NASSIRA BELLOULA

Journaliste-écrivaine d'origine algérienne, installée au Québec.
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