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NASSIRA BELLOULA

Publié dans : Les articles Culture de nassira Belloula

Lorsque le bleu de la mer se mêle au bleu de l’âme

Le dernier roman de Myriam Caron est le récit d'une lutte perpétuelle contre la maladie et une possible renaissance dans les Sept-Îles, lieu de fuite et d'espoir.

Les Sept-Îles, résonne chez l’auteure comme une terre de légende peuplée de fantastiques animaux marins où s’écoule un temps doucereux bercé par le chant des baleines et le concert des cormorans. C’est dans ce bout de paradis qu’Orane qui rime avec Océane, l’héroïne de Bleu, une créatrice de parfum revient vivre pour se reconstruire un havre de paix. On s’attache tout de suite à Orane qui rit aux éclaboussures des phoques, aux ricanements des fous du bassin, et qui se saisit du vrai sens de la vie, qui se trouve dans les gestes les plus simples « La mer sculpte ses images à même ses bras de vagues. J’ignorais la simplicité. Il n’y a que les humains pour émettre des mots et trébucher sur leur langue ». 

Elle tombe enceinte et son compagnon qu’elle nomme Chien Galeux lui rend la vie dure. Elle finit par s’en séparer. Il n’était ni plus ni moins qu’un homme qui s’effrite à ses côtés comme les sculptures éphémères de sable formées par le vent sur la grive, que l’eau détruit, que l’écume couvre et que les galets y enterrent « il descend dans ses déprimes en même rythme que ses bouteilles de bière ». Mais tout en se dégrafant péniblement de cette malsaine relation Orane s’enlise dans une autre tout aussi meurtrière, sa maladie qui lui pompe toute son énergie. Mais, elle trouve la force  auprès de son fils, auprès d’un homme qu’elle rencontre et ce bleu qui la hante. L’auteur réussit la prouesse d’une écriture sur deux tons. Lorsqu’elle raconte sa maladie et ses relations désastreuses avec son conjoint le texte se hachure, se raccorde par bribes à plusieurs modes d’expressions, tantôt un journal intime, tantôt un conte allégorique, un récit, un langage avec les animaux marins. 

De ce fait, l’écriture s’hybride et prend des allures de digressions distendues sur son vécu « Mon ventre crie comme une porte de maison hantée ». Mais en définitive lorsqu’elle s’amarre à sa terre natale et à sa mer particulière, la magie s’opère. Le roman se construit, devient fluide, déborde d’amour pour cette mer si puissante qui mêle ses écumes aux écumes de Myriam Caron pour donner naissance à un texte fort. Et quel émerveillement, cette créativité, ces touches fluorescentes et ces fragrances « Moi, je comprends la langue de l’estuaire du Saint-Laurent. J’ai le dictionnaire en main, la sonorité m’est familière ». Finalement, tout est un hymne somptueux à ce bout de terre dans le Nord-du-Québec, à l’estuaire du Saint-Laurent, à des lieux et des villages dont les noms évoquent des bateaux partant à l’aventure ; Sainte-Luce-sur-Mer, Chevery, Blanc-Sablon, Tadoussac, Pointe-aux-Anglais ou encore Clark City. C’est dans cet univers qu’elle nous balade, qu’elle nous rattache à son bout de rêve et à son bleu qui s’insinue en nous, qui nous défragmente en une multiplicité de tons ; bleu-baleine, bleu-glacé, bleu-mou, bleu-charbonneux, bleu-méduse, autant de bleu choisi pour titrés les différents chapitres de son roman et autant d’étapes de libérations. Et le premier pas d’Orane vers la liberté est de se tourner vers la mer, vers ce ressac qui lui permet de se régénérer « J’ai besoin de tout l’espace au-dessus d’un océan et de toute sa profondeur pour bien m’ancrer ». Myriam Caron tout comme Orane est revenue à Sept-Îles, mais comme si elle n’était jamais partie de son bout d’île, tant elle a incorporé le bleu de la mer et tous les bleus de la terre dans son corps déplacé. Son retour est conforme à ses souvenirs où le tout la transporte dans un monde azuré comme le ciel, l’océan, les nuages, les collines, les oiseaux et même les anémones qu’elle apprivoise bleuissent en s’enrobant de cette couleur du Nord. C’est dans ce paysage moucheté d’un poudroiement crayeux et d’un azur gris d’acier qui chavire comme un qui la remplit d’éternité qu’elle tire le substrat qu’il faut pour se ressourcer « J’assiste à la naissance d’un nouveau langage. Celui de la mer qui converse avec les images ». Tous ces bouleversements sont une charge émotionnelle désespérante qui ressurgit dans le roman là et là, mais le texte change comme l’eau et la couleur de la mer, passant de vagues ondulantes à un calme irrésistible où triomphe l’immense besoin de vivre l’instant présent et précieux sur la maladie et le chagrin « Tu dois apprendre à t’aimer si tu veux guérir ». Ce roman ne raconte pas le cancer ni évoque la mort, c’est un livre sur la vie, sur l’essence même de la vie qui nous rapproche de la nature et crée des liens avec des personnes qui partagent les passions et les amitiés. Les surfeurs et les baleines boréales ne forment qu’une seule entité capable de vivre en harmonie. Caron sensibilise autour de la protection de la nature, des côtes, de la mer, des espèces animales. Elle jette sa plume comme une bouée de sauvetage dans l’eau pour sauver ce qui se trouve dans l’eau, du plus petit crabe à la grosse baleine. Cette vie fabuleuse, ces lieux, Sept-Îles, c’est l’univers de Caron là où ne peuvent pas survivre les idées noires et les mauvaises pensées « Les ombres, la mort, les démons, je les ai tous apprivoisés, se félicite-t-elle. Pis je les aime ! J’ai appris à dire : O.K., venez-vous-en, les ombres, on va jaser ! »                               

 Cependant, il est intéressant d’observer la structure du roman de Myriam Caron, qui est en perpétuel mouvement comme un tourbillon marin qui donne l’impression que l’auteure ne cesse pas de revenir vers un point d’ancrage. Or, ce subit retour vers l’origine qui se veut régénérateur se fait à l’instant même où se niche dans sa tête une tumeur et se révèle comme une prémonition. La maladie est là, présente désormais, Orane n’en parle pas beaucoup, et en dépit de toutes les tracasseries médicales, elle ne tourne pas le dos aux lisières bleutées de la mer, ni à l’espoir fou qui l’anime alors qu’elle s’allonge sur sa planche à voile et que dans gris-bleu du fond marin, elle jase avec un épaulard, une anémone, un phoque, joue avec les coquillages roux ou blancs, les crustacés ou qu’elle coure aussi vite que le vent pour être en symbiose avec ce dauphin qui la suit comme un ange gardien. En entamant la lecture de Bleu, je ne connaissais pas Myriam Caron curieuse, je tape son nom sur Google, et j’apprends avec une grande tristesse son récent décès suite à un cancer au cerveau. Myriam Caron est une écrivaine et cinéaste originaire de Sept-Îles. On lui a diagnostiqué une tumeur au cerveau en 2011. Après un premier roman Génération pendue, elle nous offre Bleu un deuxième roman envoûtant où la mer devient personnage. L’écriture de Myriam Caron tranche comme un bistouri dans le vif du sujet dans une vérité toute crue, car le roman est largement autobiographique. Une écriture où se mêlent sa légende personnelle et l’odyssée de la mer. Myriam a survécu quatre ans à sa maladie, en déconstruisant les chimériques limites imposées au corps et à l’esprit et dans les meurtrissures de sa chair, elle ne capitule plus même si elle peine encore avec ses reculs et écrit sur son lit d’hôpital un troisième roman « Les croqueuses » tant elle voudrait laisser un héritage à son petit garçon.


Myriam CaronTitre : Bleu

Date de parution : avril 2014

Éditeur : LEMEAC (Québec)

À propos de l'auteur

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NASSIRA BELLOULA

Journaliste-écrivaine d'origine algérienne, installée au Québec.
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