Marius de Marcel Pagnol : de la pièce de théâtre au film

Avec la première représentation de Marius au Théâtre de Paris en 1929, Marcel Pagnol devint le chef de file du phénomène marseillais.
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Marius lança littéralement la mode marseillaise et méridionale. Après l’accueil triomphal de son adaptation cinématographique en 1931, le film méridional est ressenti comme une urgence, donnant lieu à de nombreuses nouvelles productions dans le sud de la France.

Une percée parisienne

Alors que Marcel Pagnol se trouvait à Paris afin de poursuivre son ambition d’écrivain, il décida d’écrire Marius en tant que témoignage d’amour à sa patrie perdue. Il était parti pour la capitale afin de nouer son destin d’écrivain en 1922 alors qu’il était professeur et âgé de 27 ans. En 1926, avec le succès des Marchands de gloire , il renonce définitivement à l’enseignement. C’est Pierre Blanchar qui suggère à Pagnol la conception de Marius alors qu’il venait d’interpréter Jazz au théâtre. Pagnol a tout de suite été séduit par l’idée et se mit aussitôt au travail.

Au moment où il s’est mis à écrire Marius , Pagnol écrivait aussi Topaze , dont il a abandonné l’écriture pour s’adonner à temps plein à Marius . Même si la Trilogie est devenue inséparable, à l’origine, Pagnol avait conçu une pièce unique. Aussi, Marius a été presque entièrement tourné en studio, contrairement à Fanny qui s’ouvre au monde avec des vrais extérieurs et César qui est le film le plus aéré de la série. Avec Fanny , puis César , les trois films sont devenus des parties intégrantes d’une œuvre unique, la Trilogie.

La rencontre avec Alexandre Korda

Étant l’époque reine du Boulevard à Paris, la Paramount d’Hollywood désirait s’emparer du marché européen et installer une unité de production dans la capitale française. Les producteurs avaient l’habitude de reprendre des pièces de théâtre dont les auteurs devenaient scénaristes, mais privilégiaient des metteurs en scène hollywoodiens pour la réalisation. La Paramount avait acquis les droits cinématographiques exclusifs de l’adaptation et firent appel à Alexandre Korda, cinéaste d’origine hongroise, pour la mise en scène de Marius . Ce dernier, après des études brillantes à Paris avait travaillé dans des studios à travers le monde et était le plus qualifié afin de restituer l’atmosphère cosmopolite et portuaire de Marius .

Korda s’entend parfaitement avec Pagnol qui répéta toute sa vie combien il lui avait tout appris du cinéma. Ce dernier désirait à tout prix que les acteurs de la pièce puissent jouer également dans le film, mais la Paramount craignait que les appareils de prise de son ne parviennent pas à enregistrer l’accent marseillais. Korda se mit du côté de Pagnol et parvient à convaincre les producteurs de conserver la même troupe de comédiens. Robert T. Kane se joignit également à eux afin de permettre à Pagnol d’embaucher les acteurs de son choix et de veiller à ce que la pièce ne soit pas malmenée au tournage.

Les Films Marcel Pagnol

Il fut toutefois mécontent de la façon dont les patrons de la Paramount avait produit Marius et surtout Topaze et fonda, en 1931, avec Roger Richebé, la société de production Les Films Marcel Pagnol . C’est à son compte qu’il entreprit le tournage de Fanny . Le cinéma parlant était jeune, la technique encore très élémentaire et l’avenir commercial loin d’être assuré, mais Pagnol avait le soutient de Richebé, un professionnel avisé. Puis, en 1933, il y eut la création des Auteurs Associés pour la production, Les Films Marcel Pagnol devenant une société de distribution. Pagnol fit construire des studios à Saint Giniez, à Marseille, et fit l’acquisition du château de La Buzine (Le château de ma mère), aux Camoins.

Un retour aux sources

Avec Marius , Marcel Pagnol retourne à ses sources. Le film est comme un appel du Midi qu’il avait quitté cinq ans plus tôt. Il s’est jeté dans cette aventure afin de voir, tout comme Marius lui-même, ce qu’il y avait au-delà de l’horizon afin de faire de ses rêves une réalité. Mais le défi était de taille. L’auteur devait réaliser l’exploit de recréer tout un terroir, un cadre et un univers pour un public parisien ne connaissant de Marseille que les clichés liés à la gouaille méridionale. Il ne croyait pas que les Parisiens voudraient voir une pièce qui se passe loin de chez eux avec des personnages étrangers. De plus, il ne voulait surtout pas que ce soit la ville de Marseille vue de Paris tel l’avait souvent fait les opérettes salaces remplies de stéréotypes. Pagnol voulait hausser sa pièce à un autre niveau en donnant leurs titres de noblesse à des personnages pourtant d’origines humbles et de comportements communs.

Dans une Provence à la fois proche et lointaine, l’auteur est parvenu à rendre universel ce qui paraissait être du folklore. Il a bâti une Marseille plus vraie que nature. Il a évité les caricatures grossières en créant des personnages qui existent au-delà du film. Ces personnages « ouverts » sont d’ailleurs encore très populaires et appréciés du public. De plus, son œuvre correspond à une mythologie caractéristique de l’entre-deux-guerres avec un souci documentariste qui donne des airs de reportage sur Marseille au film. Il réussit toutefois à maintenir un équilibre entre la réalité et la fiction grâce à l’alchimie cinématographique et l’aide d’Alexandre Korda.

Un accueil triomphal

Autant à Paris et dans les provinces, l’accueil de Marius fut triomphal. Les recettes frôlèrent le million par semaine en novembre et décembre 1931 et la Paramount encaissa des bénéfices inespérés. Les acteurs sont devenus célèbres du jour au lendemain. Raimu abandonna d’ailleurs le théâtre pour le cinéma. Ce fut donc une réussite pour l’équipe tout entière, y compris bien sûr Pagnol qui eut la brillante idée de toucher 1% sur les recettes. Avec cet énorme succès, il décida par la suite de bâtir son œuvre uniquement sur les villes et les gens de Provence. Son univers personnel s’étendra par la suite des collines d’Aubagne à celles du Regagnas et dans les plateaux de l’arrière-pays de Manosque lorsqu’il adaptera les œuvres de Jean Giono.

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