Marseille : des spectacles populaires au cinéma local

Les nombreux spectacles populaires marseillais ont énormément influencé et inspiré le cinéma local qui s'est développé en Provence au siècle dernier.
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Au début du vingtième siècle en France, le cinéma s’installait dans les zones où prédominaient les spectacles populaires. Il s’en nourrissait, mais les tuait aussi en prenant leurs salles et leur personnel ou en assimilant leur répertoire et en adaptant les traditions locales déjà popularisées dans la littérature. Le cinéma marseillais va demeurer proche de ses origines foraines en voulant rester une attraction et un divertissement. D’ailleurs, la majorité des acteurs que Marcel Pagnol employa avaient fait leurs débuts au café-concert et au music-hall et continuaient à jouer sur la scène marseillaise entre deux tournages.

Salles de spectacles célèbres

À la fin du dix-neuvième siècle, les théâtres et les spectacles se propageaient et étaient très populaires à Marseille. Ils ont d’ailleurs eu un rôle déterminant à jouer dans la cité phocéenne entre 1850 et jusqu’au début des années 1930 avec une quantité impressionnante de spectacles marseillais. Plusieurs salles de spectacles importantes existaient dont Le Théâtre des Variétés , devenu plus tard Variétés-Casino , où l’on y jouait des pièces à succès et des revues locales; le Gymnase , où l’on jouait des opérettes et l’ Alcazar , édifié en 1857. Des cabarets, des concours d’amateurs et des concerts de quartiers dans des lieux improvisés complétaient l’éventail de spectacles marseillais.

D’ailleurs, plusieurs vedettes de carrure internationale passèrent par ces endroits, dont Alida Rouffe (Honorine dans Marius ), mais aussi Fernandel, Andrex et Reylis qui débutèrent à l’ Alcazar . D’ailleurs, ce music-hall accordait la première place au texte et à la parole tout comme les films de Pagnol le firent par la suite. Le Variétés-Casino , moins local que l’Alcazar, a été transformé en music-hall en 1875 pour y présenter des opérettes, des revues et des opéras-comiques. Le cinéma utilisa toutes ces salles qui ont vu naître le théâtre réaliste français, français régional et provençal par l’entremise de Carvin, Pierre Bellot et surtout Benedict qui a repris et façonné la figure du nervi marseillais.

La Pastorale

En 1844, un genre très spécifique à la Provence voit le jour : la Pastorale comme pièce paraliturgique. Il s’agit d’un genre enraciné dans un terroir traditionnel qui va donner au cinéma plusieurs éléments, dont les thèmes et les personnages conventionnels. D’ailleurs, Pagnol va reprendre ces personnages comme le niais, le berger ou le meunier dans ses films. Il reprendra également la thématique du catholicisme avec la faute et le rachat ainsi que la symbolique des décors opposant la lumière à l’ombre. La première pièce du genre Pastorale a été écrite par l’ouvrier Antoine Maurel et servira ensuite de modèles aux autres qui suivirent.

Les revues locales

Parallèlement à ce théâtre, divers monologues et dialogues sont joués à l’époque à l’ Alcazar qui met en scène des personnages populaires avec des tracas quotidiens. Ceux-ci servirent d’inspiration aux revues locales. La revue se veut une suite de scènes et d’événements « passés en revue ». Marseille va adapter ce genre qui n’est pas propre à la Provence et va l’ancrer profondément dans son milieu et ses problèmes dès la fin du dix-neuvième siècle. On compte parmi les pourvoyeurs notamment Antonin et Albert Bossy, Fortuné Cadet, Antoine Mas, César Labitte et Marc Cab avec des pièces comme Allez, zou! , Oh!Coquin de sort! et C’est un donné! .

Quatre-vingts revues locales auraient été mises en scène entre 1890 et 1930 pour une durée moyenne de quatre heures chacune. Ce genre n’est pas clairement séparable de l’opérette. L’intrigue est généralement lâche, il y a une grande place pour l’improvisation et divers éléments musicaux et des chansons traditionnelles meublent la pièce. Ces histoires marseillaises sont racontées sur un ton comique où les personnages cultivent la galéjade. Les personnages sont inspirés du peuple, comme les poissonnières, les pêcheurs et les marchandes de coquillages qui évoluent au milieu d’êtres imaginaires. Le décor représente toujours Marseille ou ses alentours.

Sources d’inspiration du cinéma méridional

Les opérettes proviennent d’un registre comparable aux revues locales. Pagnol avec Marius s’est énormément inspiré de celles-ci avec notamment la scène de la partie de cartes qui est dans la lignée de l’ Alcazar . C’est ainsi que ces spectacles locaux proposent des thèmes, des types de personnages et un décor. Le cinéma méridional s’est nourri des figures conventionnelles et des problématiques de la Pastorale et des situations typiques des cafés-concerts en plus de s’approprier leurs salles et équipements. Le music-hall marseillais a également créé une série de figures qui ont peuplé l’univers cinématographique par après. Raimu et Fernandel ont été formés à l’école du music-hall et ont réussi à varier leurs compositions, ce qui n’est pas le cas de Charblay, Doumel ou Gorlette qui ont été pris dans des rôles conventionnels au cinéma. Alibert, qui faisait un tour de chant à Paris, a encouragé la venue d’autres comédiens du Midi à jouer dans le cinéma parisien.

La plupart de ces acteurs ont été formés dans les spectacles populaires, mis à part quelques-uns qui ont suivi des cours au Conservatoire. La palette de la majorité d’entre eux demeure très limitée et contrainte à la répétition d’éléments codifiés. Les comédiens méridionaux avaient beaucoup de difficulté à s’acclimater sur les scènes parisiennes et étaient contraints à reproduire les rôles locaux et à perpétuer un exotisme ou bien devaient changer complètement leur jeu pour s’assimiler aux répertoires parisiens. Afin que les Parisiens comme le reste de la France puissent comprendre leurs pièces, les Méridionaux ont dû adapter leur langue en enlevant certaines expressions locales.

L’influence de la veine marseillaise

Notons également qu’avant d’arriver à Paris, les spectacles marseillais faisaient surtout des tournées dans la France méridionale et dans l’Afrique du Nord. Ces lieux correspondaient à un référent et un langage commun où la parenté linguistique assurait la compréhension d’un comportement régional auprès du public. Tout le Languedoc, dont Bordeaux et Toulouse, subissait également l’influence de la veine marseillaise. D’ailleurs, la pièce Le Roi de l’oignon de Raymond Frontenay, en 1930, fait référence à la partie de cartes de Marius . Toutefois, les régions françaises se sentaient écrasées par le poids de Marseille qui les empêchaient d’affirmer leur propre personnalité et qui imposaient une image méridionale unique.

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