Europe en crise : fausses évidences et plan d'action

Face aux politiques d'austérité, réformes des retraites et autres remises en cause d'acquis sociaux, des économistes se mobilisent pour dénoncer.

Signé par plusieurs économistes de renom (tel que Philippe Askenazy directeur au CNRS), le « Manifeste d'économistes atterrés: crise et dettes en Europe » circule sur Internet depuis septembre 2010. Il a recueilli près de 3 000 signatures en trois mois.

Le "manifeste" dénonce dix "fausses évidences" et propose de réfléchir à un plan d'action consistant en une vingtaines de mesures qui pourraient aider à sortir de l’impasse économique et sociale actuelle.

Son but avoué est de mettre en débat la politique économique menée actuellement et de s'interroger sur les leçons à tirer de la crise qui frappe l’Europe et les réformes à mettre en oeuvre.

"Les marchés financiers sont efficients"

C'est la première fausse évidence que dénonce le "manifeste". La théorie de l'efficience des marchés financiers semblait encore couler de source, jusqu'à la récente crise financière qui l'a sensiblement décrédibilisée sans, toutefois, la remettre en question dans la pratique. Loin de là.

Mesure n°1 : interdire aux banques de spéculer pour leur compte propre et cloisonner les marchés financiers. Ceci permettra d’éviter la propagation des bulles spéculatives et des krachs boursiers qui s'ensuivent.

Mesure n°2 : réduire la spéculation en taxant les transactions financières.

Mesure n°3 : limiter les transactions financières à celles qui répondent aux besoins de l'économie réelle.

Mesure n°4 : limiter et plafonner la rémunération des courtiers en bourse (réguler les bonus des traders).

"Les marchés financiers favorisent la croissance économique"

Mesure n°5 : contraindre les dirigeants d’entreprise à tenir compte des intérêts collectifs (plutôt que des seules lois du marché) en renforçant le poids des contre-pouvoirs sociaux (syndicats, conseils d'entreprise, etc.)

Mesure n°6 : décourager la course folle aux hauts rendements à court terme. Ceci est possible en taxant, plus fortement, les revenus les plus élevés.

Mesure n°7 : développer une politique publique du crédit qui encourage les activités prioritaires au plan social et environnemental. Un organisme public qui investit dans les énergies renouvelables, les logements sociaux, etc... et qui accorde des prêts aux sociétés permet de réduire la dépendance des entreprises vis-à-vis des banques et des marchés financiers.

"Les marchés jugent correctement la solvabilité des Etats"

Mesure n°8 : réglementer l’activité des agences de notation financière tel que Moody's ou Standard & Poor's (S&P) qui avait, par exemple, accordé une excellente note (AAA) en 2008, à la banque d'investissement "Lehman Brother's" juste avant sa faillite. Aujour'hui, S&P menace de rétrograder la Belgique si un nouveau gouvernement n'est pas formé dans les six mois (lire ici un article sur la crise politique belge ). Si cette agence exécute sa menace, la conséquence sera que l'Etat belge devra emprunter à un tarif plus coûteux sur les marchés financiers. Les agences, tel que S&P, ne doivent plus pouvoir dégrader arbitrairement la note d’un État. Mesure n°8 bis : garantir le rachat des titres publics (bons du trésor) par la Banque Centrale Européenne afin de libérer les États de la menace des marchés financiers.

"L'envolée des dettes publiques résulte d’un excès"

Mesure n°9 : connaître l'identité des principaux détenteurs de titres de la dette publique (investisseurs), ainsi que les montants et la manière d'utiliser les fonds publics en formalisant un audit citoyen des finances de l'Etat.

"Pour réduire la dette publique, il est nécessaire de réduire les dépenses de l’Etat"

Mesure n°10 : maintenir ou améliorer le niveau des protections sociales (assurance chômage, …).

Mesure n°11 : mettre en place les conditions de création d’emplois en accroissant l'effort budgétaire en matière d'éducation, de recherche et d'investissements dans la reconversion écologique.

"La dette publique reporte le poids de nos excès sur les générations futures"

Mesure n°12 : il est possible de redistribuer les richesses de manière plus équitable en faisant usage de la fiscalité directe sur les revenus (suppression des niches fiscales, création de nouvelles tranches d'imposition et augmentation des taux de l’impôt sur le revenu…lire aussi la mesure n°6).

Mesure n°13 : n'accorder aux entreprises que les cadeaux fiscaux qui ont des effets satisfaisants sur l'emploi et supprimer toutes les autres exonérations inefficaces.

"Financer la dette publique, c’est d’abord rassurer les marchés financiers"

Le problème du financement de la dette publique ne doit plus être posé en ses termes. La crise financière doit permettre de remettre en question le sacro-saint principe néo-libéral de l’efficience des marchés financiers (voir aussi fausse évidence n°1).

Mesure n°14 : permettre à la BCE de financer directement les États membres (ou obliger les banques à souscrire à l’émission d’obligations publiques) à taux d'intérêt bas.

Mesure n°15 : plafonner le service de la dette publique à un certain % du PIB en opérant une discrimination entre les créanciers selon le volume des titres qu'ils ont en portefeuille. Les plus gros rentiers (particuliers ou institutions) doivent accepter une restructuration de la dette par un allongement de sa durée, voire consentir à des annulations partielles ou totales. Il s'agit aussi de revoir les taux d’intérêt indécents des titres émis par les pays en difficulté depuis la crise.

"L’U.E défend le modèle sociale européen"

Mesure n°16 : remettre en question la libre circulation des capitaux et des marchandises entre l'UE et le reste du monde. Négocier des accords multilatéraux ou bilatéraux si nécessaire.

Mesure n°17 : faire de « l'harmonisation dans le progrès » le fil directeur de la construction européenne au lieu de se limiter à une simple politique de concurrence. Mettre en place des objectifs communs, en termes de progrès social comme en matière macroéconomique. Ceci, un peu à l'image des objectifs du millénaire fixés par l'ONU, mais avec une portée réellement contraignante.

"L'Euro est un bouclier contre la crise"

Mesure n°18 : assurer la coordination des politiques macroéconomiques européenne et tendre vers une réduction concertée des déséquilibres commerciaux.

Mesure n°19 : compenser les déséquilibres de paiements en Europe par une Banque de Règlements (organisant les prêts entre pays européens) à l'instar de la BRI .

Mesure n°20 : si la crise de l'euro mène à un éclatement de la monnaie unique, il faudra établir un régime monétaire intraeuropéen (monnaie commune de type " bancor " ) afin de résorber les déséquilibres des balances commerciales au sein de l'Europe.

"La crise grecque a permis d’avancer vers une vraie solidarité européenne"

Mesure n°21: développer une fiscalité européenne (taxe carbone, impôt sur les bénéfices, …) et un véritable budget européen. Ceci afin d’aider à la convergence des économies et tendre vers une égalisation des conditions d'accès aux services publics et sociaux dans tous les États membres.

Mesure n°22: engager la reconversion écologique de l'économie européenne en lançant un vaste plan européen, financé par souscription auprès du public, et/ou par création monétaire de la BCE.

Conclusions

Que penser de ces dix "fausses évidences" et des 22 mesures proposées dans le "manifeste d'économistes atterés" ?

Les citoyens qui pensent le plus à gauche trouveront, certainement, que ce sont des "mesurettes" insuffisantes et/ou que le plan d'actions suggéré ne permettra pas la nécessaire refonte totale du système.

Les plus libéraux, quant à eux, trouveront, sans doute, que ce manifeste va trop loin et/ou que les mesures sont inadéquates.

Le "manifeste d'économistes atterés" aura eu, en tout cas, le mérite d'avoir tenté (en vain ?) de porter le débat sur la place publique. Vous pouvez lire le texte complet en cliquant ici .

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