La médecine académique face à ses détracteurs

Un vent de changement souffle avec force sur l'institution académique médicale dont les difficultés risquent d'éroder son énorme crédit auprès du public

Longtemps retranchée dans sa tour d’ivoire, la médecine académique a su résister à de nombreuses crises qui ont secoué le secteur de la santé durant ces dernières décennies.

Les temps ont changé

Mais de nombreux changements sociopolitiques, économiques et culturels l’obligent, aujourd’hui, à s’exposer aux regards scrutateurs des medias, de la blogosphère et des réseaux sociaux. Sensibilisée, l’opinion publique commence à s’intéresser de près au fonctionnement des écoles et académies de médecine, aux critères d’admission, de sélection et de promotion dans les carrières universitaires, aux programmes d’enseignement et de recherche, au financement et à la gouvernance des entreprises académiques médicales, au rôle des associations de médecine, à leurs activités, à la qualité des congrès et manifestations scientifiques organisées et à la presse médicale, sa politique éditoriale et son contenu .

Ce que l’on doit à la médecine académique

Mais les ténors de la médecine académique affirment que la confiance de l’opinion publique est restée entière. En témoignent, l’enthousiasme et le soutien aux projets d’études académiques, manifestés au niveau des sponsors et dans le public, dont les réponses aux appels à des volontaires, pour des travaux de recherche, sont toujours nombreuses et rapides. Ils insistent sur les avancées spectaculaires des dernières décennies, l’augmentation de l’espérance de vie et la diminution, de moitié, de la mortalité par maladies cardiovasculaires.

Tous ces progrès sont redevables aux académies et écoles de médecine, un fruit du labeur et des sacrifices, pour le bien du malade et de l’humanité, de ses hommes et femmes. Leur mérite est d’autant plus grand qu’ils sont sous payés, surchargés, sous le poids de la triple responsabilité de la recherche, de l’enseignement et des soins, et qu’ils doivent faire face à une raréfaction des ressources financières, avec la diminution des subventions gouvernementales et la baisse des revenus des institutions hospitalières universitaires.

Les médecins académiciens, et leurs supporters, insistent sur la croissance actuelle de la médecine académique et sa vitalité, les réformes entreprises dans l’enseignement médical, la haute technicité et l’expertise des professionnels de la santé formés. On cite le nombre croissant des associations médicales, la multiplication des congrès et rassemblements scientifiques et l’important effectif des médecins qui y participent.

Une recherche peu efficiente

Mais les critiques de la médecine universitaire sont de plus en plus nombreuses et insistantes. Les appels au changement et à la réforme émanent de l’intérieur même des académies et dans des revues médicales des plus prestigieuses. On parle d’une inévitable médiocrité , de déclin . On appelle à une meilleure gouvernance, une plus grande transparence et une meilleure gestion des ressources.

Certains nient une participation notable de la médecine académique, du secteur public, aux plus récentes avancées scientifiques médicales. Ils soutiennent que la plupart des équipements modernes, prothèses, sondes, appareils d’imagerie ainsi que des nouveaux médicaments ont été mis au point dans les laboratoires des entreprises privées. D’autres reprochent à la médecine académique un faible intérêt pour la prévention des maladies et une tendance à favoriser des études de recherche fondamentale, qui ont rarement abouti à des applications cliniques, profitables au malade.

Une formation insuffisante

L’enseignement dispensé dans les académies et écoles médicales est également critiqué. Il n’est, pratiquement plus réalisé au lit du malade, selon le vœu de Sir William Osler, qui a défini les bases de l'éducation médicale dès 1892. Le raccourcissement des durées de séjour des malades et la diminution du nombre des hospitalisations rendent la présence du patient et sa participation effective à l’enseignement, si profitable à l’étudiant, difficile. Les enseignants, souvent contraints à répéter les mêmes cours pendant plusieurs années, sont vite lassés d’une activité qui les éloigne de leur pratique professionnelle et risque d’altérer, à la longue, leurs connaissances théoriques et pratiques . Les mentors aux jeunes universitaires, si utiles à leur formation et à leur orientation dans la carrière universitaire, sont devenus rares, peu disponibles, en particulier s'il s'agit d'une jeune académicienne ou d'un membre d’une minorité ethnique ou étrangère.

Certains soulignent la faible socialisation des médecins formés. Leur technicité ne saurait excuser, à leurs yeux, leur faible professionnalisme et leur ignorance des valeurs qui doivent régir leur activité dans l’environnement social et culturel où ils sont appelés à exercer. L’éducation médicale, actuelle, selon d’autres voix, reste basée sur une transmission et une mémorisation de l’information. Elle atteint rarement un niveau transformatif , permettant au professionnel de la santé de s’intégrer dans une équipe de soins et de proposer des solutions aux problèmes qui se posent au système de santé où il évolue.

Des relations ambivalentes avec le secteur privé

Le fonctionnement et le rendement des institutions universitaires hospitalières sont également une source de mécontentement et de critique. Fortement concurrencées par les chaînes hospitalières privées, elles ne peuvent plus prétendre à l’exclusivité de l’excellence des soins. Leur activité reste chaotique, minée par l’individualisme et la fragmentation des centres de décision et la lutte pour le partage des faibles ressources disponibles ; les uns accusant les autres de dilapider l'argent qu’ils n’ont rien fait pour le gagner.

La relation entre les institutions académiques, l’industrie pharmaceutique et les entreprises privées biomédicales sont devenues ambiguës. Les campagnes des médias contre ces dernières et les accusations de manipulation et de falsification des données, à des fins mercantiles, ont rendu difficile, une coopération entre les deux secteurs public et privé . Les mesures visant à aseptiser de tout contenu tendancieux -lié à un conflit d’intérêt financier- les publications, les cycles de formation et les recommandations et directives, ont augmenté la suspicion des entreprises privées à l’égard de la médecine académique.

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