Le combat inégal de l'épidémiologie sociale

L'épidémiologie sociale, à l'âge de maturité, lutte, avec difficulté, contre la réticence des décideurs politiques et l'hostilité du monde de l'argent.
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Une dizaine de traités, critiques à l’égard de l’épidémiologie moderne , ont été publiés, en une très courte période, de 1995 à 2001. Ces publications avaient, à l’époque, surpris le corps médical.

Des critiques inattendues

L’épidémiologie semblait, en effet, à l’apogée de sa gloire. Elle accumulait de nombreux et indéniables succès, et avait à son actif des découvertes scientifiques, réelles, qui ont eu un impact important sur la lutte contre des maladies graves et fréquentes, cardiovasculaires et cancéreuses, notamment. De nombreux facteurs de risque ont été identifiés, grâce à des études épidémiologiques remarquablement menées, parfois pendant des dizaines d’années et sur des échantillons de milliers de personnes ; à l’exemple de celles, devenues célèbres, de Framingham, du nom d’une petite ville, de 60000 habitants, des Etats-Unis. Des études longitudinales, de suivi, sur des cohortes d’habitants, de cette cité, ont permis de mettre en évidence les principaux facteurs de risque de l’infarctus du myocarde et de l’accident vasculaire cérébral, aujourd’hui bien reconnus, comme l’hypertension artérielle, le diabète sucré, la sédentarité, l’élévation du taux du mauvais cholestérol ou LDL cholestérol et le tabac. L’identification de ces facteurs a permis la mise au point de nombreuses stratégies curatives et préventives, qui ont contribué à une diminution importante de la morbidité et de la mortalité, liées à ces maladies.

Les raisons de la révolte

Les critiques, tout en reconnaissant ces indéniables réussites, reprochaient à l’épidémiologie moderne d’avoir dévié de sa vocation sociale, initiale, en appréhendant le problème de la santé, à l’échelle de l’individu et non de la société. La démarche épidémiologique classique, consistait, en effet, à identifier les facteurs statistiquement associés à la survenue d’une maladie donnée, grâce à une étude, comparative, de certains paramètres, en rapport avec le mode de vie, les habitudes, la profession et les caractéristiques raciales ou génétiques, des patients et d'un échantillon de sujets témoins, indemnes, d’une même communauté. L’épidémiologie, doit, plutôt, avancent les défenseurs d’une approche sociale, étudier les facteurs socio-économiques qui peuvent engendrer, pour certains sujets, une menace sur leur état santé, et aboutir, à une plus ou moins longue échéance, à la déclaration d’une ou plusieurs maladies. On ne saurait, soulignent les tenants de cette école, lutter, efficacement, contre de telles affections morbides, sans s’attaquer à leurs causes, au niveau de la communauté. Ce sont les déterminants sociaux, qu'un individu, isolé, ne peut contrôler, qui doivent être la cible de toute intervention de prévention.

Les déterminants sociaux de la santé

L’épidémiologie « sociale», qui s’intéresse aux conséquences médicales, liées à l’appartenance à une catégorie ou classe de la société, a, ainsi, vu le jour. Sont fréquemment cités comme facteurs sociaux à retentissement, démontré, sur la santé, les changements fréquents d’emploi et/ou de lieu de résidence, en particulier le passage brutal d’un milieu rural à un milieu urbain, ou mobilité culturelle , la baisse subite et importante des revenus et la pauvreté . Cette dernière est associée à une morbidité et une mortalité importantes, dans pratiquement tous les pays.

Ces nouveaux concepts ont été, au début, fortement critiqués par de nombreux épidémiologistes, restés fidèles à une approche dite moderne, qui semblait des plus prometteuses, avec l’avènement des techniques de biologie moléculaire et génétique et les perspectives d’une nouvelle stratégie de prévention et de dépistage, à la carte, spécifique à chaque individu, selon le polymorphisme de des allèles. Certains spécialistes, de l’école classique, ont, aussi, dénoncé une manœuvre politique, socialisante, œuvre d’activistes hostiles au système économique libéral ; mettant l’accent sur l’inefficience de la nouvelle approche, puisqu’un médecin a rarement la possibilité d’agir sur la situation économique précaire de son patient ou réduire les tensions qui peuvent exister sur son lieu de travail. Ils ont, également, défié les tenants d’un retentissement des facteurs sociaux sur la santé, d’expliquer comment les éléments culturels «traversent la peau et s’attaquent à l’organisme d’un être humain ». L’intervention, hypothétique, de vagues facteurs neuroendocriniens et immunologiques dans un tel processus, a été avancée, par certains épidémiologistes de la nouvelle école. D’autres, ont attribué aux facteurs psychosociaux liés à la position sociale de l’individu , et aux conditions matérielles dans lesquelles il a vécu – niveau d’éducation reçue, salubrité de l’habitat, accès aux soins – un rôle dans la genèse d’une atteinte somatique morbide. Le mécanisme biologique, précis, d’action de ces facteurs, demeure, cependant, inconnu.

La résistance des politiques et du monde de l’argent

L’épidémiologie sociale a, cependant, et malgré ces difficultés de science fondamentale, réussi à s’imposer face à l’épidémiologie classique. Les limites de cette dernière ont été, en effet, rapidement, reconnues. L’intérêt excessif qu’elle portait à l’individu, sa méthodologie, de plus en plus sophistiquée, faisant appel à des outils statistiques de maniement difficile, son penchant, de plus en plus grand, à étudier des marqueurs d’un faible intérêt épidémiologique, son caractère apolitique et asocial, l’avaient desservie, particulièrement après les spectaculaires bouleversements sociopolitiques et économiques engendrés par la mondialisation et la grave crise économique mondiale qui les a suivis.

L’épidémiologie sociale doit faire face, cependant, à de nombreuses difficultés , liées essentiellement à la réticence des décideurs, particulièrement des pays développés, à économie libérale. Ces derniers semblent avoir du mal à suivre les recommandations de la commission internationale sur les déterminants sociaux de la santé tenue à Rio, au Brésil, en Novembre 2011. Une idéologie dominante, au sein des sociétés de ces pays, attribut, en effet, à l’individu et non à la communauté, l’entière responsabilité de toute altération de son état de santé. La mise en cause de la sacrosainte notion de « facteur de risque individuel », comportait, aussi, une menace pour une industrie florissante de vente de nombreux outils de dépistage précoce des maladies, en particulier cancéreuses, et de molécules, à action préventive, supposées réduire le risque de certaines pathologies, aussi dévastatrices que l’athérosclérose, exemple des statines, et le diabète sucré .

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