Aux confins de la résistance humaine

« 127 Heures », « Black Swan », les cinéastes poussent toujours plus loin l'expérience physique (douloureuse). Serions-nous masochistes ?
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Il y a quelques jours, un mâcheur de chewing-gum s’est fait tirer à vue par un spectateur excédé, lors d’une représentation lettone de Black Swan , de Darren Aronofsky, spécialiste en la matière. Martyriser nos sens par tous les moyens imaginables. Et ça nous plaît.

Plus sérieusement, si vous êtes coureur à pied, « trailer » ou même montagnard (chevronné ou non), vous aurez peut-être déjà entendu parler de l’histoire vraie de l’alpiniste Aron Ralston, avant que Danny Boyle ne décide de la mettre en scène (avec une vague esbroufe), dans 127 Heures.

Le bras coincé après une chute dans un canyon de l’Utah, ce jeune Américain de 27 ans s’était résolu à s’auto-amputer avec un canif pour se libérer. « Mon parcours est plutôt banal, sauf que j’ai su prendre la bonne décision. De là à vous dire ce qui, de mon instinct de survie ou d’une éventuelle force supérieure, a influencé mon choix, je ne saurais décider », expliquait le vrai (James Franco dans le film) dans L’Equipe mag du 19 février.

La métaphore sportive n’est jamais loin et sans doute James Franco, Natalie Portman ou Ed Harris, physique d’athlète à 60 ans bien sonnés, aiment se faire mal. Dans Antichrist (2009) de Lars von Trier, la souffrance la plus insoutenable est même palpable mais le Danois est coutumier du genre. Poussé dans ses derniers retranchements, le comédien livrera une performance de haut vol, saluée par une critique éberluée et un oscar. Charlotte Gainsbourg ne le contredira pas (palme d’or d’interprétation à Cannes). Mais que ce fut dur.

Mode de vie sédentaire et sécurité

Alors que, d’après une étude, dans nos sociétés occidentales, le déplacement quotidien moyen serait d’à peine 200 m – la faute à la voiture individuelle ? –, est-il humainement concevable, aujourd’hui, de marcher 10 000 km, quand bien même il s’agit de s’échapper d’un goulag sibérien ? Sans répondre à cette question, le film de Peter Weir, Les Chemins de la liberté , coproduit par le National Geographic , s’apparenterait presque à une expérimentation quasi mystique où les limites de l’organisme seraient allégrement franchies.

Certes, l’idée même d’un mode de vie sédentaire par trop « radical », synonyme de confort et de sécurité, n’est pas le problème. On peut toujours se retrouver confrontés au pire. Et l’adaptabilité humaine marche aussi dans l’autre sens : selon l’anthropologue Peter MacAllister, nous serions « les pires lopettes de l’histoire depuis Neandertal ».

Quoi qu’il en soit, le thème est porteur : les exploits des « conquérants de l’impossible », popularisés par les gazettes de l’époque, ont fasciné les foules des années 20 avant les spectateurs des salles obscures. Les images ont peut-être remplacé un manque, que seul l’imaginaire pouvait alors combler.

Ainsi, dès son retour d’une odyssée insensée de 24 mois dans les glaces de l'Antarctique sous la houlette de Sir Ernest Shackleton, l’aventurier et pionnier australien Frank Hurley livrait un vibrant documentaire, South (1919). La vision muette du trois-mâts Endurance , broyé par le pack, est terrible, presque surréaliste : les valeurs d’abnégation, de courage, de résistance à toute épreuve (et pour cause) n’y paraissaient pas vaines.

Le septième art se nourrit de ces destinées humaines incroyables. Y est louée la force morale de Papillon (1973), incarné par un Steve McQueen obsédé par une fuite chimérique d’un atroce bagne guyanais. « Vous ne me ferez jamais rompre », clame-t-il.

Combattre ou exalter la nature ?

Les belles images ne font pas tout. La nature est hostile et y être plongé à son corps défendant peut mal finir. Les délires visuels d’un Werner Herzog ( Aguirre , Fitzcarraldo ), tout comme le couple infernal qu’il formait avec son acteur fétiche, Klaus Kinski, ne faisaient que démontrer l’inanité et la vacuité de l’ingéniosité humaine face à ce qui nous est probablement supérieur. En gros, la jungle amazonienne n’offre pas d’autre échappatoire que sa propre finitude, hormis la folie et l’hallucination. Dans le style « problème de riches » bien entendu. A moins d’un sale concours de circonstances, on devrait éviter telles péripéties.

A contrario, dans son émission ( Man vs Wild en vo), le très sympathique Bear Grylls, ancien officier des forces spéciales britanniques, y apporte une dimension ludique – comment fabriquer un maillot de bain anti-froid avec une peau de phoque – confinant à l’absurde. C’est parfois assez drôle. Mais, au fond, le concept de survie, la lutte face aux extrêmes appartiennent à un temps révolu, démenti par quelques êtres d’exception comme le marathonien globe-trotter Serge Girard (22 744 km en 310 jours, soit 73,4 km avalés au quotidien). « Avant, je cherchais le bonheur dans le luxe, l’argent, le pouvoir , aime-t-il à dire. La course à pied m’a permis de le découvrir dans la simplicité. »

La vogue du western écolo à la Jeremiah Johnson (1972), ou son pendant japonais, Dersou Ouzala (1975), d’Akira Kurosawa, est bien loin. Plus récemment, Sean Penn se réappropriait le genre dans Into the Wild (2007), qui contait l’histoire d’un jeune idéaliste, Christopher MacCandless, parti en Alaska chercher autre chose. Mais là, par contre, bizarrement, ça finit mal.

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