Le cinéma renfloue les galions engloutis

Bientôt « Pirates des Caraïbes » 4. On ressort le « Black Pearl », vaisseau fantôme bien délabré, des fonds de l'océan.

Eté 1588. L’Armada est disloquée. Repoussée par les marins d’Elisabeth et les courants furieux de la Manche, ce qui reste de la « plus vaste formation qu’ait connue la chrétienté » – sous l’égide de Philippe II d’Espagne et du pape Grégoire XIII, 130 navires et 30 000 hommes partirent, fin mai, de Lisbonne, dans le but de conquérir Albion – poursuit sa route tant bien que mal jusque dans le Nord, au hasard des récifs déchiquetés d’Ecosse et d’Irlande. Un tiers de la flotte y sombra corps et biens et à peine une soixantaine de vaisseaux parvinrent à regagner la péninsule ibérique. Victoire célébrée encore récemment dans le film de Shekhar Kapur ( L’Age d’or , 2007), qui offrait « Reine vierge » en armure et vision splendide de la bataille navale.

Bref, quatre cents ans plus tard, ces carcasses sont autant de fortunes inestimables. Mais les vieux débris engloutis ne passionnent pas que les archéologues sous-marins. D’après plans très officieux, techniciens et décorateurs de cinéma se muent en véritables architectes navals, s’escrimant à renflouer les grands galions de la marine à voile britannique, comme sortant des docks de Portsmouth, flambants neufs.

Depuis les rafiots foireux des films de pirates des années 40 ( L’Aigle des mers ), avec un Errol Flynn virevoltant d’une corde d’abordage à l’autre, le soin et le perfectionnisme apportés aux reconstitutions des bâtiments paraissent aujourd’hui d’un autre temps. Un docu-fiction tel que Trafalgar (diffusé récemment sur Arte), usant des joies de la 3D, ne pourra que satisfaire aux exigences des amateurs.

Authenticité

Avec Master & Commander (2003), saisissant mano a mano du début du XIXe siècle entre l’ Achéron et le Surprise de Jack Aubrey (Russell Crowe), l’Australien Peter Weir perpétue la flamboyance de la flibuste d’antan mais lui confère une dimension presque onirique. Voir le vaisseau ennemi surgir dans la lorgnette de sa longue vue, bouches à feu tonnant et perçant la brume, est une merveille. Rendue possible par toute l’ingéniosité du maître charpentier Leon Poindexter, qui restructura le HMS Rose , frégate américaine faite navire-école, afin de le « déguiser » en trois-mâts de la Royal Navy, dans le plus pur style 1800. Modèle à l’identique : « Nous avons reçu des plans détaillés, fournis par l'Amirauté anglaise. Nous avons appliqué des formules mathématiques pour déterminer les dimensions et l'emplacement de chaque élément. Chaque détail est soigneusement documenté. »

Dans Elisabeth, L’Age d’or, infographistes et maquettistes font face à un défi autrement plus corsé : faire tenir 200 carlingues toutes voiles dehors sur grand écran. Sous l’œil vigilant des experts en histoire de la navigation mandatés pour l’occasion, c’est la fameuse scène des brûlots qui sera mise en exergue. Pour ce faire, le Tiger de Sir Walter Raleigh (Clive Owen dans le film), un 500 tonneaux/43 canons de belle facture, fut reconstruit à taille réelle, privilégiant matériaux d’époque, bronze de fonte et bois de charpente. Un travail d’orfèvre, sans caoutchouc ni carton-pâte. « C'est le rêve de tout décorateur, au moins une fois dans sa carrière, d'avoir l'opportunité de dessiner et de construire un navire de quelque sorte qu'il soit , souligne le concepteur Guy Dyas. S’occuper d’un tel fleuron fut un grand moment et un honneur. »

Les 8 M$ du HMS Neptune

La saga Pirates des Caraïbes , sorte de parc d’attraction géant en cinémascope, ambitionne de renouveler un genre un peu désuet. Immense succès (2,7 milliards de recettes pour les trois premiers épisodes) qui serait lié aux réminiscences du fameux bateau Playmobil de nos vertes années, selon le producteur exécutif Mike Stenson. « La question fondamentale du film est : “Pourquoi aimons-nous tant les pirates ?” Beaucoup d'entre nous voulaient devenir des pirates quand ils étaient jeunes. Nos aventures imaginaires s'accompagnaient de rêves de liberté. En grandissant, nous avons dû faire des compromis et accepter de vivre en conformité avec le monde. » En gros, nous pouvons retrouver nos émotions enfantines, deux heures durant (dans un boucan assourdissant), à bord du Black Pearl avec Jack Sparrow.

On ne sait pas si Roman Polanski est resté un petit garçon, mais, pour son film Pirates (1985), il obligea son bienfaiteur à débourser pas loin de 8 millions de dollars afin que lui soit concocté un joli joujou, le Neptune (assuré par la Lloyd’s). Le fiasco – à l’instar de L’île aux pirates (1995) de Renny Harlin – n’est donc pas trop conseillé. Le Black Pearl , quant à lui, a nécessité une sacrée logistique pour le reconstruire entièrement dans les chantiers navals d’un bled de l’Alabama nommé Bayou la Batre. Car la vedette du film, ce n’est peut-être pas Johnny Depp, mais bien le vaisseau fantôme qui l’héberge. Et probablement aura-t-il coûté bien moins cher que le cachet record (?) de l’acteur.

NB : HMS = His (ou Her) Majesty’s Ship

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