Le Rite, quand Hollywood exaspère le Vatican

Avec un Anthony Hopkins qui badine en père familier de l'exorcisme, « Le Rite », sorte d'épouvante ésotérique, place ses pions dans la cité interdite.
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Pauvre Benoît XVI. Depuis que Dan Brown a pris en grippe le Saint-Siège avec son Da Vinci Code , salmigondis fourre-tout d’occultisme, de nombres inversés, et de vague complot ourdi par Léonard, les studios se sont mis en tête d’adapter le best-seller, avec Ron Howard et Tom Hanks aux manettes. Et la formule a fait des petits. Bien sûr, se consacrant actuellement au tome 2 de son Jésus de Nazareth , Joseph Ratzinger paraît au-dessus de telles contingences si bassement matérielles.

Sur son site ( http://pope2you.net/ ), le chef de l’Eglise n’en appelle pas non plus les fidèles à ne pas croire toutes les inepties que véhicule l’« usine à rêves ». N’empêche que le concile avait strictement interdit la présence du cinéaste (Ron Howard donc) sur son sol, étendant la sentence à toute église de Rome. Tant pis. Pour la suite attendue, Anges et Démons (2009), 100 000 photos furent prises afin de recréer un Vatican 2 en plein désert californien, dont une basilique Saint-Pierre plus vraie que nature.

En appeler au boycott fut ainsi évoqué, même si certains s’inquiétèrent de la publicité que pouvait générer telle annonce. Idem pour les affiches du film, censurées en raison de leur message à caractère politique ou religieux (la mention « que nous cache le Vatican ? »). Finalement, eu égard aux leçons du passé – la condamnation du premier n’avait-elle pas offert au Da Vinci Code « une sorte d’effet boomerang » ? – mieux vaut ne pas s’exprimer sur le sujet.

Tête de turc ou pas, les pontes des majors n’en ont cure : la cash machine fonctionne (1,3 milliards de dollars de recettes pour les deux épisodes). Le thriller surnaturel du Suédois Mikael Håfström, où il est question de possession et de préjugés d’un séminariste sceptique, reprend donc ce schéma. Avec Sir Anthony Hopkins en guest star , qui apporte caution morale à ce scénario alambiqué. Après avoir prêté sa blancheur mystérieuse à Van Helsing, Hannibal Lecter et autres aïeul de loup-garou, le comédien britannique grime les traits du père Lucas, un ecclésiastique peu orthodoxe devenu une légende des sous-sols de la cité pontificale, grâce à son travail sur des centaines d’âmes perdues. « Je m’y suis bien amusé ! », reconnaît-il.

Portes closes

Les plus grands artistes de la Renaissance, Michel-Ange, Bramante ou Le Bernin, furent eux payés richement à dessein d’exalter la puissance spirituelle de cet Etat dans l’Etat, le plus petit au monde (0,44 km²). Cinq cents ans que son enceinte est protégée par une petite armée de 110 Gardes suisses en casques à panache rouge et hallebardes. Si au moins les adolescents américains s’extasiaient devant les magnificences de la chapelle Sixtine.

Au fond, pourquoi des psychopathes mangeurs de foie humain se retrouvent-ils spécifiquement dans l’enclave romaine ? Sûr que du temps de feu Jean-Paul II, cela ne serait jamais arrivé. Bien plus « mineur » dans son approche, Le Rite échappera-t-il à l’hallali ? A priori, oui. Mais bon. « Choisir de ne pas croire au Diable ne t’en protégera pas », annone le père Lucas.

Depuis le pasteur malfaisant de La Nuit du chasseur (1955), incarné par Robert Mitchum, la figure de l’homme d’Eglise ayant retourné sa robe a certes pris des airs de cliché un peu anodin. Et que dire de l’enquête du chercheur de livres rares Dean Corso (Johnny Depp), dans La Neuvième porte (1999), du Polonais Roman Polanski, pas loin d’être excommunié pour ses œuvres (et ses frasques). Pratiquer un exorcisme dans une chambre close, élucider une série de meurtres au sein d’une abbaye bénédictine du XIVe siècle ou débrider ses croyances en pleine fête des morts à Séville, en Espagne, passe encore, mais le Vatican, franchement.

Car la subversion ne peut pénétrer les hauts quartiers de la papauté. Qu’elle se cantonne simplement à de vieux grimoires poussiéreux. A l’heure – manquements de ses ouailles (pédophilie, révisionnisme), difficile dialogue interreligieux et modernité – où le Souverain pontife souhaite se donner une image irréprochable, le « phare de la chrétienté » draine près de dix millions de touristes par an. Parmi ces cohortes, combien de fans du Da Vinci , en pèlerinage sur les lieux clés de l’intrigue ? Une manne dont les tour-opérateurs de la Ville éternelle entendent peut-être bien profiter : le succès phénoménal du roman aurait boosté le trafic de l’Eurostar (pour les étapes parisienne et londonienne du périple).

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