L'élégance presque surannée de Colin Firth

Grâce à sa prestation émouvante en George VI bègue dans le « Discours d'un roi », l'acteur anglais se voit récompenser d'un Oscar.
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Les larsens du micro agressent. Les cordes s’étranglent. Quelques mots à peine articulés suivis de longs silences pesants. Ne reste plus qu’un mince filet de voix, la gêne d’une foule navrée par les ratés du fragile duc d’York. Un discours d’essai qui tourne au cauchemar. S’adresser à ses concitoyens signifie aussi s’adresser aux 58 pays que compte le Commonwealth.

A l’heure où s’exprimer via le nouveau média radiophonique devient une gageure, le futur George VI ne paraît pas véritablement prédisposé à la fonction, qu’il sera contraint d’occuper après l’abdication de son frère, Edouard VIII. « Mais en quoi suis-je un roi ? Je suis officier de marine » se désespère-t-il. Au-delà de son combat pour vaincre ses problèmes d’élocution, son courage et sa simplicité face à des événements tragiques feront du père d’Elisabeth (1895-1952) l’un des souverains les plus populaires du Royaume Uni.

Pour ce biopic aux ambiances feutrées, qui insiste avant tout sur la fructueuse collaboration de « Bertie » avec l’orthophoniste sauvage Lionel Logue (le toujours impeccable Geoffrey Rush), c’est tout naturellement que Tom Hooper a fait appel au très raffiné Colin Firth. « C’est la troisième fois que j’incarne un bègue , dit-il. Mais il ne faut pas croire qu’on peut se reposer sur son expérience en la matière, je suis reparti de zéro. » En point d’orgue, le discours hésitant mais digne dans lequel il engage ses compatriotes à résister à l’Allemagne nazie, tenu sur les ondes de la BBC le 3 septembre 1939.

Là où d’autres auraient surjoué le bégaiement, lui livre une partition tout en finesse, entre colère rentrée et acceptation douloureuse de sa charge, esquissant avec justesse ce que telle infirmité peut avoir d’humiliant pour un personnage public. Certes, il était favori pour la statuette. Mais ce n’est pas si souvent que l’Académie des Oscars apprécie la discrétion, n’aimant rien de moins que flatter ses rejetons rompus aux méthodes de l’ Actors Studio .

Détachement ironique

Après s’être illustré en Valmont, dans la version édulcorée des Liaisons dangereuses signée Milos Forman (1989), la prestance de Firth sied parfaitement aux standards de la littérature anglaise ou ses dérivés – il s’amuse en Shakespeare dans un épisode spécial du feuilleton comique La Vipère noire , aux côtés de Rowan Atkinson. Avec comme passage obligé une énième adaptation d’ Orgueil et Préjugés de Jane Austen, minisérie commandée par la BBC, où son Mr Darcy est applaudi. « Il n’y a pas un tournage où l’on ne me le rappelle », sourit-il.

Aucune ressemblance avec l’attentionné Mark Darcy de Bridget Jones , qui, ingrate, lui préfère allégrement le charme désinvolte d’un Hugh Grant, résolu en playboy lâche et cynique.

Sans avoir l’air d’y toucher, le comédien, physique de jeune premier à 50 ans, promène son détachement de faux-dandy dans nombre de films d’époque, fleurons d’un cinéma britannique dont il est l’un des parangons. Ainsi, dans un Mariage de rêve (2008), de Stephan Elliott, il incarne avec malice le patriarche las d’une famille aristocratique bon teint des années 20, nanti d’une épouse psychorigide (Kristin Scott Thomas) et d’une belle-fille fofolle passionnée de courses de voitures (Jessica Biel).

En témoigne son interprétation du peintre flamand Vermeer, dans La Jeune fille à la perle (2003) de Peter Webber. Comme en rentrait par rapport au monde qu’on cherche à lui imposer vainement, Firth opte pour un certain effacement. Doucement excédé par une famille de rapiats, il se réfugie dans le calme d’un grenier-atelier où il se consacre pleinement à son art, lui opposant la beauté diaphane de sa doucereuse servante, qu’il fait modèle (Scarlett Johansson).

Une enfance africaine

Séduisant en Vince Collins, star déchue du showbiz, Firth se prête à la mise en scène léchée du Canadien Atom Egoyan ( La Vérité Nue , 2004), sombre récit de meurtre dans le monde désuet du télé-crochet de l’Amérique des années 50. Il fait également partie de l’aventure à grand succès Mamma Mia ! (2008) : « Si vous êtes le genre de personne qui aimez voir chanter des quarantenaires en pantalon moulant, alors ce film est fait pour vous. »

Issu d’une famille d’universitaires du Hampshire, Colin Firth voit le jour à Grayshott un 10 septembre 1960 puis passe ses premières années au Nigeria, où ses grands-parents sont missionnaires anglicans. De retour à Winchester en Angleterre, le garçonnet découvre la comédie à l’occasion d’un conte de Noël donné par son école. Vocation qu’il concrétise au Drama Centre de Chalk Farm à Londres, où il épate en Hamlet.

« Dans ma carrière, j’ai eu tendance à représenter précisément le type d’Anglais que je ne suis pas – une sorte de relique appartenant presque à la mythologie , reconnaît-il. Si vous voulez savoir ce qu’est un Anglais d’aujourd’hui, vous feriez mieux de regarder Keith Richards, Johnny Rotten ou Ray Winstone, plus que John Major ou le prince Charles. »

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