Pierrot Noir, premier roman fantastique de Dimitri Baranov

Je viens de relire cet ouvrage paru en 1991. Mon âme de nouveau a été transportée, car 10 ans plus tard, il demeure très actuel, compte tenu de l'actualité.
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«Toute entière tu t’es assombrie, / Embrumée, / Tu es devenue sauvage / Et silencieuse. / C’est seulement sous la tempête / Que tu hurles ta plainte / Et te lamentes / Sur les mauvais jours.»

Ce court poème extrait du livre de Baranov est une invitation à une visite guidée d’un pays coincé entre deux sociétés, et principalement, une visite d’une de ses villes à l’histoire et aux mythes fabuleux et modernes. Tout le récit sera nimbé de cette poésie classique et de poésie électrique et décadente, au croisement d’héritages culturels et d’époques variés. Mais l’histoire de Pierrot Noir (Éditions de l'Atalante) n’est pas un recueil de poèmes, il est un court roman fantastique issu de la plus grande tradition littéraire du pays.

Ce pays est la Russie. Sa ville, la grande et prestigieuse Saint-Petersbourg. La poésie, celle de Baranov, bien sûr, mais surtout celle en filigrane de Pouchkine issue de sa pièce, le Festin pendant la Peste, issue elle-même de la pièce de John Wilson, la Cité de la Peste (1816). Toute l’histoire repose en effet sur cette pièce qui sert de toile de fond et de prétexte historique à tout ce qui arrivera au héros / anti-héros, Pierre (nous pourrions très bien rajouter, Et sur cette pierre je bâtirai ma Peste…). Peut-être est-ce une référence entre autre à la religion orthodoxe et aux croyances très présentes dans le livre (mythologie, mystique, égyptologie), mais aussi à l’histoire de la ville avec l’empreinte laissée par le tsar Pierre II…

La pièce de Pouchkine – puisqu’il en s’agit d’une – donne lieu à une formidable pirouette de l’auteur pour introduire une mythologie et une prophétie liée, non seulement à l’état de la Russie à cette époque, mais liée surtout aux mentalités et à l’aura fantomatique se dégageant de Saint-Petersbourg.

Le héros (Pierre) – si l’on peut dire – ou du moins le personnage principal, devient après le premier chapitre de Pierrot Noir, un être dévastateur, poète, tragédien et vert…

Il le devient suite à un mortel accident d’avion en partance pour Moscou alors qu’il vivait une existence assez cossue, riche intellectuellement, donc privilégiée en regard de ses «camarades». L’avion s’écrase. Aucun survivant. Pierre, lui, ne peut pas mourir réellement. Il devient le réceptacle d’une légende, d’une histoire d’une Russie morte-vivante, un produit d’une société perdue.

Au fil du livre, on se laisse prendre au jeu, à une espèce de machination créée il y a de cela plusieurs générations, suite aux nombreuses histoires amoureuses de Pouchkine, issue des fins fonds de l’Égypte initiatique.

En fait, le héros/anti-héros a un frère jumeau qu’il n’a jamais connu. Un double qui devient le «moi» luttant contre le «je». Entre eux s’installe un duel impossible. Impossible parce que complémentaire (blanc/noir). Si complémentaire qu’ils se confondent presque si ce n’était le vert mortel de l’un.

Un jeu de références.

Pierrot Noir, romantique, fantastique, cruel, non seulement nous fait visiter des lieux aussi pittoresques que île Kamenni, boulevard Liteïni, boulevard Vladimirski, Poulkovo, perspective Kirowski, perspective Nevski (qui a donné le nom aussi à une nouvelle de Gogol), cathédrale Saint-Isaac, mais nous fait découvrir l’art sous toutes ses formes existant en Russie ; de la littérature (Gogol, Dostoievski, Batiouchkov) à la peinture, de la peinture (l’amie de Pierre est peintre, et lui-même critique d’art) à l’architecture (Kozov), de l’architecture au théâtre (Pouchkine bien entendu, Tchékov), du théâtre à la musique (voire les noms cités plus loin), puis la danse. Des noms, des références en quantité sillonnent le parcours de Pierrot Noir. Mais il ne s’agit pas là d’étaler sa culture. Il s’agit de montrer un état d’âme, une façon de vivre, mais surtout un choc de deux mondes (Russie/Amérique) avec Victor Tsaï, Alexandre Sérov // Dustin Hoffman, Iggy Pop, les Chevelus qui ne sont autre que les hippies russes, la drogue comme peut l’être le choc entre Pierrot Noir et son jumeau.

Le livre est un labyrinthe et l’histoire contient des correspondances avec des faits ou des hommes d’Histoire. Ainsi, même le nom du livre, Pierrot Noir, est issu d’une pièce d’Alexandre Block, la Baraque Foraine Chapitre la Troupe. Les héros de Pouchkine, de Block, de Tchékov sont aussi les héros dans ce livre. Tout se confond, s’entremêle, s’unit. Le vrai du faux, où est-il?

Tout est écrit sur fond d’épidémie, bien entendu, la couleur verte que diffuse Pierre mort (Pierrot Noir) contamine – comme la peste – son entourage. La peste (comme celle d’Albert Camus analysée différemment) est aussi ici une contamination sociale, politique et économique par l’Amérique, comme nous avons pu le comprendre plus haut avec le choc des deux pays avec leur culture.

Dimitri Baranov, artiste complet.

Le style de Dimitri Baranov, clair, concis, brutal, est une musique cruelle, acerbe, dénuée de fioritures, une musique des mots que l’on pourrait apparenter à Mussorgski ou Prokofiev, ou rapprocher du rock gothique, ou mettre en étroite relation avec le film de Wim Wenders, les Ailes du Désir, mais filmé d’un point de vue négatif, noir.

À 28 ans, premier livre traduit, poète, musicien avec le groupe «Silence», dramaturge et cinéaste indépendant de films vidéo, Baranov est d’une comtemporanéïté époustouflante et ne doit rien envier à ses maîtres en écriture, qu’ils se dénomment Gogol, Boulgakov, ou John Wilson.

À lire absolument, si vous parvenez à le dénicher, tellement le poignant du texte et la beauté de l’histoire saisissent l’âme.

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