Camus et l'absurde

Comment, à partir de la notion d'absurde, Camus nous invite à réhabiter la vie et à l'aimer.
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Le constat de l’absurdité de la condition humaine : un point de départ

« Constater l’absurdité de la vie ne peut-être une fin, mais seulement un commencement », affirme Camus dans un article de l’Alger-Républicain (1938). En effet, cet écrivain considère et envisage l’absurde comme un point de départ à sa révolte et à la conquête de son existence.

Dans Le mythe de Sisyphe (1942), il nous explique que le sentiment de l’absurde résulte d’une expérience, celle de « la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde » . Ce décalage entre une demande humaine et un monde qui se tait est le point de départ de la pensée de Camus. Ainsi l’absurde (étymologiquement, « ce qui est discordant, qui manque d’harmonie, d’unité’ ») naît nécessairement d’une certaine recherche, d’un manque de compréhension. C’est une rencontre. C’est un éveil de la conscience qui apparait donc de façon affective, avant d’être l’objet par la suite d’une analyse théorique. Il n’y a pas d’absurde en soi. Communément, est absurde ce qui est contraire au bon sens, à la raison et à la logique. Et que le monde n’ait pas de sens, cela ne le rend absurde que pour nous, qui en cherchons un.

Comment, dès lors, l’absurde peut-il avoir un sens ?

Quel sens donner à cet « écroulement des décors », à cette perte de repères, à cet éclatement de l’ordinaire par lequel le monde autour de moi cesse brutalement d’avoir un « pourquoi » ? Quel sens donner à cette « crise du sens » ?

Le sens -et sa quête- procède d’une absence. Il n’est donc de sens que là où intervient une volonté ou quelque chose qui lui ressemble (un désir, une pulsion). Autrement dit, il n’est de sens (comme signification ou direction) que pour un être doué de sens (comme sensibilité), capable de désirer, donc aussi capable de souffrir et de jouir.

Le sens suppose donc une relation à autre chose qu’à soi. L’absurde exige un questionnement, une quête, qui elle-même tire son sens du fait de son existence. D’où l’axe problématique : N’est-ce pas précisément dans la prise de conscience –avec la plus grande lucidité possible- de l’absurdité de notre condition humaine que s’éveille alors en nous la passion de la Vie , qui prend alors tout son sens ?

La révélation de l’absurde, loin de nous désespérer de la valeur de l’existence, loin de nous faire sombrer dans un « aquoibonisme » nihiliste, engage à l’action, à vivre et à aimer la vie.

L’absurde est fait pour être vécu. C’est peut-être là le caractère propre de la pensée de Camus. Si l’on supprime l’homme dans le suicide, on abolit l’absurde, c’est une forme de fuite. La seule manière de maintenir l’absurde, c’est justement de vivre. Cette raison est d’autant plus impérieuse qu’en découvrant l’absurde, nous avons découvert notre vérité première : nous sommes sur le sol fondamental d’une vérité, certes amère, mais lucide. (Le vrai n’est pas nécessairement le souhaitable ou le désirable). Dès lors, nous avons le devoir envers nous-mêmes de maintenir cette vérité. « Il faut vivre », sans espérance ni inquiétude, dans un monde où Camus expérimente, et éprouve, comme une épreuve, le silence. C’est précisément parce que le monde est absurde et ne porte pas les significations que nous en attendons, que nous pouvons vivre. Et nous y vivrons d’autant mieux qu’il est absurde.

Maintenir l’absurde, c’est demeurer lucide, et vivant. C’est ne pas abdiquer. Car l’absurde génère une puissance qui se réalise dans l’action et dans la révolte ( « Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » ) L’absurde intensifie et exalte l’existence, et nous incite à nous y engager fermement. La révolte, c’est aussi s’offrir un champ énorme de possibilités d’actions. Car si l'homme absurde se prive d'une vie éternelle, il se libère des contraintes imposées par un improbable futur et y gagne en liberté d'action. Plus le futur se restreint et plus les possibilités d'actions « hic et nunc » sont grandes. L'homme absurde jouit d'une liberté profonde. Et Camus, qui fait de Sisyphe le héros absurde, d'écrire : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

La révolte n’est pas immorale. Au contraire, elle enfante des valeurs. Et l’absurde tire l’homme de sa solitude. Tout n'est pas permis dans la révolte, la pensée de Camus est humaniste , les hommes se révoltent contre la mort, contre l'injustice et tentent, solidaires et en sympathie , de « se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver du nihilisme , la longue complicité des hommes aux prises avec leur destin » . Le révolutionnaire a la volonté de « transformer le monde » ( Marx ) alors que le révolté veut « changer la vie » ( Rimbaud ).

Une invitation à réhabiter l’existence

Ainsi, le constat d’une discordance dans notre rapport au monde nous donne l’occasion de bâtir du sens. Au lieu de sombrer dans diverses échappatoires (le suicide, la croyance en une nécessaire cause première et en la nécessité de notre existence, la mauvaise foi, le déterminisme, la lâcheté,…), autant de fuites qui brouillent notre rapport à la vie, il convient de se donner entièrement, corps et âme, à chaque instant de son existence. Il convient de vivre de projets, de se projeter activement dans l’existence. Cette existence contingente, c’est notre liberté, il s’agit d’y conférer sens, c’est là notre responsabilité. (On est proche de l’existentialisme, l’existence précède et construit l’essence. Même si Camus a refusé cette étiquette). Par l’expérience de l’absurde (ou de la nausée, ou de l’angoisse…), ce point de départ, nous sommes « mis en demeure de ». On en tire alors le sentiment que la vie est une aventure pleine de sens. En outre, ce n’est pas parce que l’existence a –ou non- un sens que nous devons l’aimer ; c’est parce que nous l’aimons que notre vie prend sens. On se rend alors compte que ce n’est pas le sens qu’il faut poursuivre, mais c’est ce que l’on poursuit qui fait sens.

Et, pour qui saurait accepter le monde, son silence, son indifférence, sa pure et simple réalité, l’absurde disparaitrait : non parce que nous aurions trouvé un sens, mais parce qu’il aurait cessé de nous manquer.

C’est la « sagesse » ultime de L’Etranger (1942) : « Vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvris pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore… »

Cela dit assez ce qu’est l’absurde : non l’absence du sens, mais son échec ou son manque. Et ce qu’est la sagesse : l’acceptation comblée, non d’un sens, mais d’une présence.

Sur un mode contemplatif, c’est retrouver une certaine innocence du regard qui était déjà celle d’ Angelus Silesius lorsqu’il écrivait ce célèbre vers :

« La rose est sans pourquoi ;

Fleurit parce que Fleurit. »

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