Edward Schillebeeckx, théologien catholique novateur et sulfureux

Edward Schillebeeckx, sulfureux théologien flamand, est l'un des penseurs catholiques les plus iconoclastes de son temps.
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Disparu récemment, le 23 décembre 2009, Edward Schillebeeckx demeure l’un des artisans les plus courageux de la Nouvelle Théologie. Ses positions sur le célibat des prêtres et l’Eucharistie ont sensiblement bousculé l’institution catholique. Son oeuvre est foisonnante: Dieu en révision, le message de Dieu ...

L’un des grands précurseurs du concile Vatican II

Edward Schillebeeckx naît le 12 novembre 1914 à Anvers en Belgique. Adolescent, il est envoyé dans un internat jésuite où l’autorité arbitraire qui y règne blesse sa foi. A 19 ans, il décide donc de tourner définitivement le dos à la Compagnie de Jésus, puis il entre chez les Dominicains. Il entame sa formation théologique à Louvain. A 27 ans, il est ordonné prêtre. Après la guerre, il prolonge ses études à la Sorbonne et au Saulchoir. Au cours des années 40, Edward s’engage consciencieusement dans une carrière de professeur de théologie en Belgique, puis à Nimègue aux Pays-Bas.

Homme de foi profondément pragmatique, Edward Schillebeeckx est l’un des plus éminents représentants du courant de la Nouvelle Théologie (à l’encontre duquel Rome lance de virulentes condamnations). Il participe en tant qu’expert au concile Vatican II, au cours duquel son esprit novateur exerce une profonde influence; il y développe une méthode théologique inédite, caractérisée par l’influence conjuguée du thomisme et de la phénoménologie. Immédiatement après le concile, il fonde la revue Concilium avec Karl Rahner, Yves Congar et d’autres théologiens novateurs.

En 1967, Edward Schillebeeckx tourne définitivement le dos à la théologie traditionnelle, pour plonger dans le monde des expériences de l’homme concret. S’ensuit une âpre période de démêlés avec Rome, au cours de laquelle Schillebeeckx est amené à s’expliquer devant la Congrégation pour la doctrine de la foi à plusieurs reprises (1968, 1979…)

Une œuvre théologique originale, pragmatique et sulfureuse

Edward Schillebeeckx demeure célèbre pour avoir proposé deux innovations très iconoclastes dans l’Eglise catholique:

-Son appel à la remise en question du célibat des prêtres; en raison des difficultés temporelles que connaît alors l’Eglise flamande, il propose de ne plus considérer la discipline latine comme une règle absolue, mais de donner droit à la tradition orientale d’ordination d’hommes mariés. En effet, Jésus n’avait-il pas appelé en majorité des hommes mariés auprès de lui?

-Lorsqu’un prêtre fait durablement défaut dans une localité, le rituel de l’Eucharistie pourrait être célébré et administré sans son concours; les animateurs concrets des communautés chrétiennes, souvent laïcs, sont des figures d’identification évangélique… il faudrait en tirer les conséquences.

Les principaux apports de la théologie d’Edward Schillebeeckx

Une erreur très répandue consiste à considérer la théologie de Schillebeeckx comme une sorte d’interprétation systématiquement laxiste du contenu de la foi catholique. La réalité est bien différente (malgré ses divers démêlés avec Rome, Edward Schillebeeckx n'a jamais été condamné par l'Eglise); il défend de nombreux éléments traditionnels de doctrine, tout en parvenant à les présenter sous un jour très novateur. Ainsi en va-t-il de la question du péché originel: «Je crois au péché originel; je crois qu’il y a un péché du monde, que les structures du monde sont faites par des hommes pécheurs et qu’on vient au monde avec le péché. Mais le péché précède l’homme.» Ici, le péché originel est affirmé, mais il signifie bien autre chose que cette idée de damnation morbide qui s’est répandue culturellement au fil des âges; s’il existe un péché originel, un péché de la nature humaine, c’est que l’homme n’est au fond pas entièrement responsable du mal qu’il commet. Cette nuance est importante. Ce dogme devient dès lors un motif de tolérance et d’indulgence pour l’homme.

D’autre part Edward Schillebeeckx, contrairement à de nombreux théologiens actuels, ne tombe pas dans les excès d’œcuménisme et de concorde que l’on pourrait craindre de sa part.

Ainsi s’attache-t-il à démontrer sévèrement que les mirages du spirituel sans dogmatisme constituent une impasse spécieuse: «Les exercices d’intériorisation ne sont pas la prière. Prier, pour un chrétien et pour les adeptes des religions monothéistes, c’est se mettre face à une personne, avec laquelle on peut parler, dialoguer. (…) Dans toutes les mystiques non chrétiennes il n’y a pas de relation avec une personne mais avec un vague mystère».

Les limites de la théologie d’Edward Schillebeeckx

L’œuvre du théologien flamand souffre globalement de trois déficiences majeures:

-Les prises de position de Schillebeeckx sont parfois très contradictoires. Ainsi en va-t-il, par exemple, de ses considérations sur l’athéisme: «Je me refuse à dire que les athées ne croient pas et que seuls les membres d’une religion sont croyants. Tous sont croyants, mais leur croyance a un autre contenu». Certes, mais dans ces conditions, l’affirmation «je suis croyant» n’a désormais plus aucun sens; elle ne serait plus qu’une tautologie existentielle impliquant chaque homme quel qu’il soit et malgré lui. La croyance s’imposerait à tous, personne ne pourrait y échapper.

-En militant, si les circonstances l’imposent, pour que le laïc puisse lui-même devenir ministre de l’Eucharistie (et donc se substituer au rôle du prêtre), Schillebeeckx risque d’assujettir la sacralité à de simples besoins temporels. Dès lors, la règle fondamentale de la religion s’inverse: c’est désormais le transcendant qui se subordonne à l’immanent. Dans ces conditions et par leur suite logique, c’est au final le terrestre qui domine le céleste et l’homme qui est maître de Dieu.

-Enfin, la théologie d’Edward Schillebeeckx comporte un risque diffus de dédivinisation du Christ. En insistant très lourdement sur l’humanité du Fils, il minimise sa divinité et son caractère transcendant, éléments de foi pourtant primordiaux chez tout croyant catholique.

Citations intéressantes

«Le New Age est l’apogée de la modernité dans sa pire dimension» ( Je suis un théologien heureux )

«On fait trop de spéculations sur la Trinité (…) Je n’ai jamais écrit sur ce sujet parce que j’ai peur» ( Je suis un théologien heureux )

«Le Christ est Dieu d’une manière humaine, et homme d’une manière divine» ( Le Christ sacrement de la rencontre de Dieu )

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