Gabriel Marcel, biographie d'un philosophe-artiste aimant Dieu

Musicien, dramaturge, philosophe... Gabriel Marcel est un intellectuel chrétien profondément humaniste. Sa foi en Dieu culmine en ses textes et son théâtre.
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Gabriel Marcel naît le 7 décembre 1889 à Paris. Fils d’un diplomate agnostique et d’une mère juive qui décède alors qu’il n’a que trois ans, il se retrouve directement confronté à la question de la survie de l’être aimé après la mort; cette préoccupation fondatrice demeurera le pivot de toute son œuvre. Dieu, la foi, l’espérance et l’amour alimenteront ses réflexions tout au long de sa carrière.

Un professeur de philosophie sans grand talent

Elève du lycée Carnot puis étudiant à la Sorbonne, Gabriel Marcel partage sa vie entre trois passions dévorantes: la musique, envers laquelle ses aptitudes confinent à la virtuosité, le théâtre et la philosophie. Le jeune homme hésite à choisir sa vocation. A 21 ans cependant, il obtient l’agrégation de philosophie. C’est donc en tant que professeur qu’il entame sa carrière au lycée de Vendôme, en 1911. Il transite rapidement au lycée Condorcet de Paris, puis à Sens. Affligé d’un timbre de voix quelque peu éraillé, Gabriel Marcel n’est pas un bon pédagogue; ses ennuis de santé et un certain manque d’enthousiasme l’acculent à interrompre fréquemment sa carrière. Ainsi a-t-on pu dire que Marcel n’eut que des disciples, mais pas d’élèves (Etienne Fouilloux).

Gabriel Marcel et le théâtre: un dramaturge insatisfait

Parallèlement à sa médiocre carrière enseignante, Gabriel Marcel s’est pleinement investi dans le théâtre. En cette matière, le soc de son talent est plus tranchant; ses deux premières pièces paraissent en 1914 sous un titre spirituel et quelque peu mystérieux: Le Seuil invisible . De nombreuses autres œuvres suivront, sans ne jamais rencontrer le succès escompté par l’auteur ( Le dard, La chapelle ardente, Un homme de Dieu …). Ici encore, et selon toute l’ancienne force du terme, Gabriel Marcel se sent maudit. Il en gardera une profonde amertume, jusqu’à la fin de sa vie.

La qualité de ses pièces, pourtant très certaine, n’obtiendra jamais la ferveur volatile du public. Le prestige tenace de certains dramaturges plus légers est un élément d’explication indirect. L’on sait depuis Voltaire que le secret d’ennuyer est de tout dire, et que certains genres littéraires se prêtent mal aux complexions laborieuses, artistiquement parlant. Gabriel Marcel n’a pas senti cela.

Vocation intellectuelle et expériences transcendantales

Tandis que ses études arrivent à leur terme, Gabriel Marcel entreprend de présenter une thèse consacrée au problème de l’intelligibilité religieuse. Viscéralement rétif à toute systématisation intellectuelle, il ne parviendra jamais à achever cette entreprise. Ses notes et ses premières analyses sur la question vont cependant alimenter la matière de son plus grand chef d’œuvre philosophique, le Journal métaphysique . Equivoque, abyssal et indigeste, ce pensum d’abstractions effraiera longtemps. Gabriel Marcel y écrit pourtant des pages de grande envergure, empreintes d’une certaine uniformité d’accent. Malgré sa faconde quelque peu verbeuse, le jeune philosophe y livre toute la mesure de son talent.

Marcel n’est certes pas encore positivement chrétien, mais les références à la transcendance fulgurent de toutes parts; lorsque la guerre avait éclaté, il s’était engagé comme volontaire au service des disparus de la Croix Rouge, et avait participé à des expériences métapsychiques visant à communiquer avec l’au-delà.

L’appel de Dieu, l’espérance et la foi

Après la guerre, en 1919, il épouse une jeune femme protestante. Trois ans plus tard, le couple adopte un petit garçon, Jean-Marie. Gabriel Marcel fonde alors la collection Feux Croisés . Parallèlement, il collabore à de nombreuses revues ( Sept, Temps présent, l’Europe nouvelle …) qui contribuent à consolider son assise intellectuelle. Ses articles jettent un éclairage cru sur les dérives du monde occidental et sa séquelle techniciste (Jacques Maritain n’est pas loin). Face aux calamités, il s’agit de récuser la tentation du pessimisme, puis d’adhérer au principe d’espérance qui transcende toute limite.

Existentialiste viscéral, Gabriel Marcel ordonne toute sa réflexion philosophique contre l’affirmation du néant et contre la fatalité rédhibitoire de la mort. Ses recherches l’amènent progressivement à reconnaître la vérité du catholicisme. A la suite d’une remarque innocente de François Mauriac (qui s’étonnait que le philosophe ne soit pas des siens), Gabriel Marcel prend soudain conscience qu’il est temps de se convertir. Il est alors âgé de 40 ans.

La consécration internationale

Les années passent et le prestige s’accroît. En 1941, en pleine guerre, il fait l’acquisition d’un château en Corrèze. Quatre ans plus tard, on lui confie la critique dramatique aux Nouvelles littéraires . Gabriel Marcel devient un personnage éminent; les continuités souterraines qui relient son théâtre à son travail philosophique sont nombreuses et démontrent le caractère unifié de sa réflexion.

En 1948, alors que son épouse vient de disparaître, Gabriel Marcel est appelé à diriger la conférence de l’UNESCO à Beyrouth. Un an plus tard il reçoit le Grand Prix de l’Académie Française, auquel s’ajouteront de nombreuses autres distinctions littéraires (Prix National des Lettres, prix Osiris, prix Erasme…). Les voyages à travers le monde se multiplient à un rythme effréné: en 1951, il parcourt l’Afrique du Nord puis l’Amérique du Sud. Le Canada, les Etats-Unis l’accueillent par la suite, d’où il multiplie conférences et entretiens. Il sera même reçu par l’empereur du Japon.

Elu depuis 1952 à l’Académie des Sciences Morales et Politiques, écrasé d’honneurs et de distinctions, Gabriel Marcel conservera toujours une pointe amère de tristesse en lui-même… et ce pour deux raisons fondamentales: sa carrière musicale avortée et l’insuccès de son théâtre. La postérité le fixera intellectuel au détriment de son art. Il s’éteint le 8 octobre 1973.

Citations intéressantes

«L’admiration est une forme de la générosité» (Article J’ai horreur de la dictature )

«Un Dieu imparfait ne peut être réel» ( Journal métaphysique )

«Il n’y a d’opinion que de ce qu’on ne connaît pas» ( Du refus à l’invocation )

«Au point de vue de la foi, il n’y a, il ne peut y avoir qu’une religion» ( Journal métaphysique )

«Ma foi est le couronnement de tout ce que je pense sur tout, de tout ce que je sens sur tout, de tout ce que je veux sur tout» ( Journal métaphysique )

«J’espère en toi pour nous» ( Tu ne mourras pas )

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