Giovanni Papini, biographie d'un catholique outrancier

Journaliste fasciste antidémocrate, Giovanni Papini fut l'une des consciences italiennes les plus outrancières du XXe siècle. Converti au Christ, il changea
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Intellectuel florentin profondément xénophobe, Giovanni Papini (1881-1956) fut l’une des plumes les plus cyniques et les plus grinçantes que l’Italie ait jamais connu. Il fut surtout l’un des chantres les plus exacerbés de la latinité, de la grandeur de l’Italie… et de la guerre.

Son œuvre demeure cependant remarquable, et ce pour une poignée de basses raisons: son mépris absolu des convenances intellectuelles, son humour brutal, son sens éprouvé de la formule et de la pique acide. Sa conversion tardive au christianisme éprouva ses vieilles certitudes… et le réconcilia avec un certain humanisme.

Un journaliste scabreux

Jeune athée vaguement anarchiste, Giovanni Papini se lance effrontément dans la presse à l’aube du XXe siècle. Il distille au sein de ses articles politiques une haine cinglante qui, rapidement, lui procure une certaine notoriété. Dès 1903, il est sollicité pour occuper la tête de la rédaction du journal crypto-fasciste Il Regno . Ses cibles favorites sont invariablement les mêmes: le pacifisme, la démocratie (qu’il qualifie de médiocratie), la religion, le socialisme, la bourgeoisie.

Odieux, ses propos brillent néanmoins par leur accent comique, mais aussi par une certaine inventivité langagière qui séduit souvent le lecteur malgré lui-même. Selon Papini, les pacifistes ne sont que de «petites Lady Macbeth», l’or est l’excrément de Satan, et quant à la guerre… elle est utile à l’agriculture puisque les cadavres fertilisent le sol. Cette guerre, qu’il appelle fébrilement de ses vœux en raison d’obscurs fantasmes d’impérialisme latin, il la désavouera plus tard, lorsque l’étendue des dévastations subies dissipera ses lubies.

Papini considère que les hécatombes débarrassent les sociétés de leurs dégénérés et des rebuts inutiles. Qu’objecte-t-il à ceux qui lui enjoindraient de considérer le chagrin des mères? Tout simplement que ces dernières ne pleuraient pas lorsqu’elles furent fécondées…

L’adversaire du socialisme

Giovanni Papini fut l’un des plus implacables ennemis du socialisme: selon lui, cette doctrine politique est un mouvement ultra-bourgeois dont l’objectif concerne par essence l’accroissement strictement matériel du bien-être. Pire, le socialisme n’est que l’égoïsme des faibles qui sentent le besoin de se soutenir mutuellement.

Enfin, c’est une doctrine qui détraque la notion d’égalité: subrepticement, on glisse de l’état d’égalité juridique à celui d’égalité économique… pour choir à terme dans l’égalité intellectuelle.

L’adversaire des philosophes

Dans son Crépuscule des philosophes (1922), Papini proclame son mépris à l’encontre des grands penseurs du XIXe siècle. Il tente effrontément de réduire en pièces les grands systèmes théoriques et spirituels qui s’imposèrent au sein du monde académique.

Selon lui désormais, le philosophe n’est qu’un eunuque qui ne sait plus féconder le monde. Si ses développements pêchent par leur emportement grossier et leur absence de pondération, certains fragments sont dignes d’admiration.

L’Histoire du Christ et le tournant intellectuel de Giovanni Papini

Au fil du temps, les opinions intellectuelles de Papini ne cessent de fluctuer. Ses sentiments envers la religion alternent entre l’indulgence et le dégoût. Pourtant, en 1921, une incroyable nouvelle surprend l’Italie cultivée: Papini se serait converti au catholicisme! En effet, c’est à cette date que paraît Histoire du Christ , publication audacieuse que la postérité consacrera comme le véritable chef d’œuvre de l’auteur.

A l’époque pour autant, Histoire du Christ fut loin de susciter les enthousiasmes au sein de la critique internationale; ainsi évoqua-t-on «un de ces sermons auxquels personne ne croit» (Sabino Allogio), une «espèce d’intuition fantaisiste et échevelée» (Charles Guignebert), ou encore «une histoire du Christ qui n’est même pas chrétienne» (Prezzolini).

L’œuvre, quoi qu’en dirent les spécialistes de l’époque, est une véritable leçon d’exégèse. Congédiant lestement les éternels scrupules de la critique scientifique, Giovanni Papini ose appréhender l’Evangile selon l’Esprit et non selon la Lettre, respectant en cela la clé de lecture d’une œuvre qui ne fut jamais écrite que pour le cœur; il démontre ainsi la profonde erreur méthodologique de ceux-là même qui prétendent s’en garder sans cesse.

Partout dans le texte, le talent littéraire se conjugue aux trésors d’intuition spirituelle. Ainsi, selon Papini, les trois rois mages à Bethléem figurent les vieilles théologies qui se prosternent devant la véritable révélation divine: Jésus. D’autre part, si Jésus choisit ses apôtres parmi des pêcheurs, c’est au fond parce que ces derniers sont des hommes destinés aux attentes éternelles, à la solitude patiente et endurante, quoi qu’il advienne.

Dieu nous sauvera tous, y compris Satan

Giovanni Papini eut toujours les qualités de ses défauts: ses excès impliquaient une audace qui, bien souvent, transcendait les engourdissements intellectuels ambiants. Sa conversion soudaine au christianisme redynamisa quelque peu les débats consacrés à la question religieuse. Ainsi eut-il le front de reprendre l’antique idée, jugée hérétique, d’Apocatastase (la réconciliation finale de Dieu avec toutes ses créatures, y compris Satan qui sera pardonné).

En 1953, trois ans avant sa mort, Papini fait paraître Le Diable . Cette œuvre pleine de courage reprend une idée très digne qui fut professée aux tous premiers temps du christianisme, notamment par Origène: au terme de l'histoire du monde, toutes les créatures rejoindront le Père au paradis.

«Un Dieu qui est tout amour, tel que fut le Christ lui-même, ne peut refuser éternellement son pardon, fût-ce aux plus grands révoltés. La miséricorde, à la fin des temps (…) devra l’emporter même sur la justice. Si cela n’arrivait point, il faudrait en conclure que le Père lui-même, le Père du Christ, ne serait pas un parfait chrétien» ( Le Diable ).

Pourquoi faut-il lire Giovanni Papini

Giovanni Papini demeurera toujours un auteur scandaleux. Or, si la littérature est autre chose que la morale, sa lecture est d’un immense profit; au même titre que pour son alter ego Français Léon Bloy , l’humour, l’esprit et le talent valent plus que les bons sentiments.

Certains grands esprits du XXe siècle tels Bergson, William James et Jorge Luis Borges ne craignirent pas de reconnaître leur admiration envers l’œuvre encombrante de Papini.

Citations intéressantes

«Le pouvoir est une chose ignoble et coupable; il vaut mieux qu’il soit exercé par un seul plutôt que par tous» ( Diario )

«Y a-t-il injure plus grave que de devenir populaire?» ( Leonardo )

«La séparation est le véritable péché contre l’humanité. La séparation en castes, en classes, en races, en factions, en nations, en religions» ( Lettere agli Uomini )

«Si le Christ s’est trompé, il ne nous reste que la négation absolue et universelle et l’anéantissement volontaire» ( Histoire du Christ )

«Les premiers adorateurs du Christ furent des bêtes et non des hommes» ( Histoire du Christ )

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