Henri Bouillard, la légitimité de Dieu face à l'athéisme

Henri Bouillard est l'un des praticiens les plus éminents de la théologie fondamentale. Son oeuvre place la raison au coeur de la réflexion sur Dieu

Philosophe jésuite relativement méconnu, Henri Bouillard (1908-1981) est l’artisan d’une œuvre qui s’expose ouvertement à l’athéisme. A la charnière de la philosophie et de la théologie, Bouillard soutient que la question de l’existence de Dieu doit être débattue sur le terrain de la raison. En effet, cette dernière constitue la seule base praticable pour un dialogue valable entre le croyant et l’incroyant. Le contenu de la révélation, quant à lui, excède la seule sphère rationnelle; tout l’enjeu est donc de distinguer les champs d’action respectifs de la philosophie et de la théologie.

Henri Bouillard a rédigé de nombreux travaux consacrés à cette ample thématique: Logique de la foi, Connaissance de Dieu, Blondel et le christianisme , Les incidences de la philosophie d’Eric Weil sur la théologie chrétienne…

De la philosophie à la théologie fondamentale

Henri Bouillard inaugure sa formation philosophique au séminaire sulpicien d’Issy-les-Moulineaux, puis à l’Institut catholique de Paris. Jeune croyant convaincu, il entre chez les jésuites, passe par Fourvière puis transite à la Grégorienne. Dès 1938, il part enseigner la philosophie au Liban. En 1941, tandis que la guerre se répand dans toute l’Europe, Bouillard présente sa première thèse de théologie. L’année suivante, il publie ses premiers articles. Progressivement, ses accointances intellectuelles l’orientent vers la théologie fondamentale; il s’agit désormais de défier l’athéisme sur son propre terrain, la raison, et de le mettre en défaut à propos de la question de l’existence de Dieu.

Henri Bouillard officie à Fourvière en tant que professeur jusqu’en 1950, date à laquelle il est suspendu d’enseignement par les autorités catholiques. A cette époque, la faculté jésuite de Lyon est le grand foyer des promoteurs de la Nouvelle Théologie (courant catholique novateur contestant l’enseignement thomiste officiel); écarté pendant douze longues années, il réintègre ses fonctions en 1964, par un enseignement de théologie fondamentale à l’Institut catholique de Paris. En 1967, il fonde l’Institut de Science et de Théologie des Religions, avec Jean Daniélou. Bouillard est considéré comme l’un des plus grands spécialistes de l’œuvre de Karl Barth, qui est la plus grande figure intellectuelle du protestantisme au XXe siècle. De cours en conférences, sa carrière se poursuit désormais sereinement. Il décède en 1981.

L’essence de son œuvre

L’œuvre d’Henri Bouillard est nourrie par l’influence d’auteurs très divers, qui revendiquent tous la prééminence de la raison dans le champ de la pensée religieuse: Thomas d’Aquin, Maurice Blondel, Eric Weil, Anselme de Canterbury. De nombreux travaux de Bouillard se présentent sous la forme d’une confrontation directe avec la pensée d’un auteur donné. Un tel choix s’explique par l’importance cardinale qu’il accorde au dialogue, déterminé en son essence comme révélateur de l’expérience.

Suivant cette perspective, Henri Bouillard ne craint pas de se confronter directement à la réflexion de l'athéisme existentialiste de son époque. Les penseurs de l’absurde tels que Jean-Paul Sartre et Albert Camus attirent son attention critique. En son fondement, l’œuvre de Bouillard n’a finalement rien d’original: elle est une réflexion approfondie sur le vieux thème du rapport foi/raison. La théologie fondamentale, entendue comme la justification de Dieu par la seule raison, constitue le véhicule de cette réflexion.

Notre jésuite cherche à faire prendre conscience au croyant qu’il est absolument nécessaire de pouvoir légitimer sa foi en Dieu de manière strictement rationnelle: c’est à cette seule condition qu’un véritable dialogue avec l’athée est possible. Cette position n’est autre que le lointain écho du musulman Ibn Al Muqaffa: le zèle religieux n’est permis qu’à la condition de la raison.

Les apports de la pensée d’Henri Bouillard

C’est à Henri Bouillard que l’on doit la célèbre phrase qui résume tout le programme de la Nouvelle Théologie:

«Une théologie qui ne serait pas actuelle serait une théologie fausse».

Ce qui importe lorsqu’il est question de discourir sur Dieu dans une perspective chrétienne, c’est d’actualiser la révélation. En effet, cette dernière se manifestant progressivement dans l’histoire, toute théologie figée risque l’anachronisme, la pétrification symbolique dans l’Ancien Testament; c’est le reproche que les disciples de la Nouvelle Théologie adressent aux tenants du vieux thomisme officiel de l’Eglise (le mode de réflexion abstrait que l’Eglise soutient depuis Thomas d’Aquin).

Dans un registre plus polémique, Bouillard a brillamment su analyser la nature propre de la philosophie. Il a identifié certaines de ses limites internes, par ailleurs insoupçonnées: la philosophie est totalitaire par essence, car elle cherche à ne rien laisser échapper en dehors d’elle-même. Logiquement, elle aboutit soit à l’athéisme soit au panthéisme (le divin est en tout). Pourquoi donc la philosophie serait-elle si souvent panthéiste? Car elle vise à tout «unifier». Si elle est si fréquemment athée, c’est qu’elle nie que des choses puissent échapper à son emprise totale.

Les limites de la pensée d’Henri Bouillard

L’œuvre d’Henri Bouillard manque quelque peu de chair, de substance. Imprégnée d’abstraction philosophique, sa théologie peine à se manifester concrètement. D’autre part, sa tendance sempiternelle à confronter ses positions à un auteur donné le rend quelque peu flou; sans cesse confronté à une autre pensée, parfois très proche, son positionnement demeure opaque aux yeux du profane.

Quelques citations intéressantes

«Une théologie qui ne serait pas actuelle serait une théologie fausse» ( Conversion et grâce chez saint Thomas d’Aquin )

«La philosophie vraie démontre l’existence de Dieu» ( Philosophie et théologie )

«L’ecclésiastique est l’homme avec qui l’on parle de mondanité; l’athée est celui avec qui l’on parle de Dieu» ( Les incidences de la philosophie d’Eric Weil sur la théologie chrétienne )

«La foi n’est pas conquête de vérité mais soumission au mystère» ( Philosophie et théologie )

«La Révélation n’est pas un objet que l’on pourrait connaître en dehors de la foi» ( La foi chrétienne ou l’essence du mystère chrétien )

«L’humanisme chrétien est un humanisme converti» ( Philosophie et théologie )

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