Jacques Maritain, du socialisme à l'humanisme chrétien

Au coeur du XXe siècle, le philosophe Jacques Maritain a réhabilité la métaphysique chrétienne et l'oeuvre de saint Thomas d'Aquin.
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Jacques Maritain peut être considéré comme l’un des plus grands philosophes catholiques du XXe siècle. Après une jeunesse socialiste antireligieuse, il découvre la foi catholique et son plus grand docteur, saint Thomas d’Aquin. Transfiguré par cette double rencontre, le philosophe emploiera toute sa vie à promouvoir les valeurs d’un humanisme chrétien providentiel... et finira moine dans un couvent.

Aux origines: un jeune socialiste anticlérical

Jacques Maritain naît à Paris le 18 novembre 1882, au sein d’une famille bourgeoise. Son père est avocat et sa mère est la fille de Jules Favre, l’un des fondateurs de la IIIe République; ses premières années sont ainsi marquées par une éducation anticléricale aux relents ataviques, teintée de protestantisme libéral. Elève au lycée Carnot, le jeune Maritain engage effrontément sa militance dans le socialisme radical. Sa passion débordante pour Jaurès se conjugue aux fureurs exaltées de son tempérament. Ses premières velléités littéraires nous offrent la mesure de ses aspirations fantasmées: «Pendre le dernier des rois avec les boyaux du dernier des prêtres», lit-on sur l’une de ses pages de notes.

La découverte de Bergson et l’ouverture à la métaphysique

Prisonnier d’une conception acrimonieuse de la vie et de l’esprit, le jeune Maritain ressent confusément la privation de quelque chose. Ce manque indéfini, apparenté à l’ordre du spirituel, le plonge dans une profonde remise en cause personnelle. C’est à cette époque, au tournant du XXe siècle, qu’il intègre la Sorbonne afin de poursuivre des études de biologie et de philosophie. A la faveur de ces circonstances, il fait la connaissance d’une jeune étudiante juive, Raïssa Oumançoff, dont la famille vient fraîchement d’émigrer de Russie.

Les deux jeunes étudiants se lient d’une passion foudroyante, alimentée par une quête métaphysique commune. Existe-t-il un quelconque absolu pour lequel la douloureuse vie terrestre vaudrait d’être vécue? Une telle raison ultime serait-elle envisageable en ce monde? Jacques et Raïssa se promettent que si, suite à leurs recherches, la réponse s’avère être négative… ils se suicideront.

Galvanisé par la gravité juvénile de sa résolution, Jacques Maritain finit par assister aux cours du philosophe Bergson, au Collège de France. Révélation foudroyante. Soudain, le jeune homme prend conscience de l’existence évidente d’un absolu libérateur; tout le ferment matérialiste anti-spirituel de l’époque s’évapore spontanément, laissant la métaphysique reprendre pleinement ses droits sur le réel. Jacques Maritain amorce sa mue. Au jeune socialiste anticlérical succède un nouvel être régénéré, ouvert à la transcendance.

La conversion catholique de Jacques Maritain

Renonçant au suicide romantique, Jacques et Raïssa se marient. Leur soif métaphysique aspire toutes leurs énergies. Ils font bientôt la connaissance de l’écrivain Léon Bloy, dont la profondeur spirituelle achève de les convaincre de la vérité du christianisme. L’intelligence, l’amour, la douceur altruiste… toutes les vertus de l’esprit s’y condensent, ouvrant à l’homme les perspectives de l’infini.

Le 11 juin 1906, Jacques Maritain se convertit au catholicisme avec Raïssa. Deux ans plus tard, son attention se fixe sur l’œuvre de saint Thomas d’Aquin, le grand docteur catholique du Moyen Age. Nouvelle révélation; il y décèle l’essence achevée de la philosophie véritable et découvre par là-même sa vocation de philosophe: il sera, envers et contre tous, le grand continuateur de saint Thomas d’Aquin. Ainsi, dès 1919, Jacques et Raïssa fondent en son honneur ce qu’il sera convenu d’appeler les cercles thomistes . Chaque année, les Maritain réunissent au sein de leur maison de Meudon toute une foule d’artistes dont les préoccupations spirituelles avoisinent les leurs.

Un philosophe dans la cité

En 1914, tandis qu’éclate la Première Guerre Mondiale, Jacques Maritain est nommé professeur de philosophie à l’Institut Catholique de Paris. Cette même année, il publie son premier grand ouvrage ( La philosophie bergsonienne ). S’ensuivent, au fil des décennies, des conférences à travers toute l’Europe, ainsi que de nombreuses publications aux thématiques éclectiques. Jacques Maritain traite aussi bien de l’art ( Art et scolastique ), de la philosophie ( Antimoderne ), que de la politique ( Du régime temporel et de la liberté ). La métaphysique demeure cependant son grand domaine, et la définition complexe de cette dernière se présente toujours comme un défi intellectuel posé au lecteur:

«L’objet de la métaphysique, les thomistes nous disent que c’est l’être en tant qu’être, l’être non pas investi ou incorporé dans la quiddité sensible, dans l’essence ou la nature des choses sensibles, mais au contraire l’être abstractum , l’être dégagé et isolé» ( Sept leçons sur l’être )

En 1936, Jacques Maritain atteint sa pleine maturité; c’est à cette époque trouble qu’il publie l’ouvrage le plus célèbre de son œuvre de philosophe, Humanisme intégral .

L’exil américain et les dernières années

En 1939, l’Europe s’embrase à nouveau. Maritain se retrouve bloqué en Amérique, où il s’était rendu afin de prononcer quelques conférences. Atterré par l’expansionnisme nazi et l’antisémitisme endémique, le philosophe catholique reste bloqué sur place jusqu’à la fin de la guerre. De 1945 à 1948, il est nommé ambassadeur de France au Vatican, puis il retourne aux Etats-Unis où une chaire de philosophie lui est proposée à Princeton.

Lorsque Raïssa meurt, en 1960, Jacques Maritain décide de terminer sa vie à Toulouse, au sein d’un couvent. Il y décède le 28 avril 1973.

Citations intéressantes

«Ce ne sont pas les révolutionnaires qui font les révolutions qui comptent» ( Carnet de notes )

«Un système mal fondé est un système adapté à la vision d’une époque, et d’une époque seulement» ( Sept leçons sur l’être )

«Le pessimisme est toujours, à la fin, dupe de lui-même» ( Le philosophe dans la cité )

«L’idée pure de la croisade a été envahie et souillée dès le départ par l’idée impure de la guerre sainte» ( De l’Eglise du Christ )

«L’art tire parti de tout, même du péché» ( La responsabilité de l’artiste )

«Ces gens d’Eglise qui plient le genou devant le monde, fabriquent pour lui une religion sur mesure» ( De l’Eglise du Christ )

«De gauche, de droite, à aucun je ne suis» ( Lettre sur l’indépendance )

«Là où tout a été dit, c’est là que tout est encore à dire» ( Sept leçons sur l’être )

«Tout acte humain est un jugement porté sur la nature divine» ( Œuvres )

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