Jacques Maritain:comprendre sa métaphysique et son rapport à Dieu

Jacques Maritain demeure le grand défenseur intellectuel du Moyen Âge chrétien. Selon lui, tout véritable humanisme ne peut qu'aspirer à Dieu.
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Jacques Maritain fait partie de cette classe d’hommes hors de ligne qui marquent leur époque en la dénigrant passionnément. Réduite à l’essentiel, son œuvre s’organise autour de quatre grands axes: la spéculation métaphysique; la réhabilitation philosophique du Moyen Âge; la condamnation spirituelle du XXe siècle apostat; la promotion d’un nouvel humanisme, spécifiquement chrétien.

La métaphysique et l’aspiration à Dieu

Tout le principe de la philosophie de Jacques Maritain peut être caractérisé comme une méditation permanente de la notion d’être. Certes, si à première vue le terme ne semble rien évoquer de décisif, une rapide approche nous démontre bien vite le contraire: le mot être signifie en lui-même le contraire du néant, du non-être, du rien. L’être, c’est la vie, c’est l’existence, la chose la plus sacrée qui soit… d’où la définition que Dieu donne de lui-même à Moïse, devant le buisson ardent: «Je suis celui qui suis». Autrement dit, Dieu est, il est l’existence, la vie, le contraire du néant. Voici donc pourquoi la métaphysique, portée vers l’au-delà de la physique et des choses terrestres, se focalise éternellement sur le mot être… qui est la trace première du divin.

Nous sommes donc en présence de la première clé pour comprendre ce qu’est la métaphysique; une fois introduite, cette science se pratique par le raisonnement spéculatif. Jacques Maritain subordonne ce dernier au thomisme, c’est-à-dire à l’ensemble des techniques de raisonnements basées sur l’enseignement d’un moine chrétien du XIIIe siècle, Saint Thomas d’Aquin. Pourquoi ce dernier? Tout simplement parce qu’il peut être considéré comme le démiurge qui réconcilia la foi avec le raisonnement logique… celui qui démontra que le christianisme était rationnellement tout à fait défendable, de façon terre à terre.

Jacques Maritain ne cessera de souligner le drame de la philosophie contemporaine, qui s’est totalement détournée de ce vivier fabuleux de techniques intellectuelles… coupables d’être nées au Moyen Âge.

Le christianisme, seul humanisme possible pour demain

Coupé de sa grande tradition spirituelle, le génie occidental s’est finalement détérioré jusqu’au plus bas degré d’avilissement: celui de la civilisation technique, sans âme et sans Salut. L’ampleur des crimes de masse générés tout au long du XXe siècle témoigne de cet égarement civilisationnel. L’oubli de la destinée surnaturelle de l’homme, l’oubli du caractère proprement sacré de la personne ont produit la pire des amnésies collectives. Afin de remonter la pente, l’Occident doit désormais cesser de sacraliser la politique; le salut temporel de l’humanité ne suffira jamais à contenter l’être humain.

Dès lors, il faut passer de l’humanisme anthropocentrique à l’humanisme intégral, ouvert au surnaturel. Jacques Maritain va plus loin: il faut rétablir la chrétienté, une chrétienté qui sera désormais humaniste et pourvoyeuse de douceur. En vérité, seule une inspiration chrétienne est en capacité de conférer un visage humain au monde… jamais les massacres perpétrés au nom de l’Eglise ne l’ont souillée, sinon comme ces crachats projetés à la face du Christ; l’institution est sainte, ce sont les hommes qui sont pécheurs (de même que la personne humaine est sacrée, indépendamment des actes sordides que l’homme peut potentiellement effectuer).

Défense et réhabilitation du Moyen Âge

Contrairement à la plupart des intellectuels de son temps, Jacques Maritain a désiré plaider la cause perdue du Moyen Âge. Ce courage effronté force un certain respect. Seul contre la plupart de ses pairs, il s’est employé à réhabiliter les preuves de l’existence de Dieu. Sur cette question délicate, il fut un disciple zélé de Saint Thomas d’Aquin: ce dernier en dénombrait cinq, Maritain en ajoutera une sixième.

A ses yeux, le Moyen Âge n’eût qu’un véritable défaut: trop centré sur Dieu, il en oublia quelque peu l’humanité… d’où la frustre histoire dont nous avons hérité. Naïf, le Moyen Âge a préparé un trône à Dieu sur terre, tandis qu’il se trouvait au ciel.

Jacques Maritain et les autres religions

Profondément chrétien, Jacques Maritain refusa toujours d’adhérer au discours arrangeant selon lequel toutes les religions sont égales devant la vérité. En bon thomiste, il jugea très roidement les diverses confessions qu’il eût à examiner: ainsi parle-t-il de la corruption du polythéisme, du panthéisme de l’hindouisme, de l’infériorité des traditions orientales par rapport à l’Occident en matière de sagesse. Selon lui, l’animisme est l’une des formes religieuses les plus dégradées qui soient.

Enfin, il reproche sans cesse au protestantisme son pessimisme radical: les réformés considèrent que par la chute, l’être humain est entièrement corrompu par le péché. Dès lors nous avons un «homme pourri», une créature qui «dit son néant». La foi catholique accorde plus de dignité à la nature humaine, capable par elle-même d’élévation.

Limites et déficiences de l’œuvre

La philosophie de Maritain impressionne sans émerveiller. Un certain nombre de défauts récurrents réduisent quelque peu la portée de son œuvre. Parmi ceux-ci nous pourrions évoquer:

-L’extrême sévérité de ses jugements à l’encontre de ses pairs; d’après lui, la plupart des philosophes ne sont que des idéosophes. Henri Bergson, à qui sa jeunesse doit tant, a fini par subir toute la rigueur de son injustice. Par ailleurs, ses positions morales manquèrent souvent de tact: selon lui, l’homosexualité «porte à l’infini l’empire du sexe» (Correspondance Maritain-Cocteau).

-Maritain idéalise un Moyen Âge qui au fond ne dure plus mille ans mais seulement deux siècles (XIIe et XIIIe siècles).

-On l’a souvent attaqué sur son hypermoralisme, sur son inconscience vis-à-vis du sens forcément tragique de l’histoire.

-Au fond, il ne connaît pas la politique.

Citations intéressantes

«La seule autorité dont on puisse se prévaloir en parlant à autrui est celle de la vérité» ( De l’Eglise du Christ )

«La vérité ne reconnaît pas de critère chronologique» ( Sept leçons sur l’être )

«Le métaphysicien a pour objet spécificateur de sa science l’être envisagé pour lui-même» ( Sept leçons sur l’être )

«Les membres de l’Eglise ici-bas sont tous pécheurs et l’Eglise est sans péché» ( De l’Eglise du Christ )

«L’Eglise, c’est-à-dire le Christ, vient avant la patrie dans la hiérarchie de notre amour» ( Primauté du spirituel )

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