Jean Daniélou, biographie d'un jésuite incontrôlable

Retrouvé mort chez une prostituée en 1974, Jean Daniélou fut longtemps considéré comme un homme d'Eglise indigne. La réalité fut tout autre.
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Jean Daniélou est le grand historien des origines du christianisme. Personnage hors normes, il fut un ardent partisan du dialogue interreligieux, et l’auteur de nombreux ouvrages ( Pourquoi l’Eglise, Carnets spirituels… ). L’esprit de son œuvre pourrait se résumer à cette audace: remplacer la scolastique par la patristique.

Une existence consacrée à l’Eglise

Jean Daniélou est né le 14 mai 1905 à Neuilly-sur-Seine, au sein d’une famille aisée. Après sa scolarité, il entre chez les jésuites à 24 ans. Il est ordonné prêtre en 1938, puis soutient sa thèse de théologie en plein conflit mondial (1943). Il est alors âgé de 39 ans. L’année suivante, il obtient la chaire d’histoire des origines chrétiennes qu’il occupera plus de 20 ans, jusqu’en 1969. Durant toute cette période, Daniélou enseigne la patristique (la théologie des Pères de l’Eglise) avec une fougue et un allant peu communs.

Cette initiative personnelle revêt une importance cardinale, en ceci qu’elle contribua à faire émerger le nouveau visage intellectuel du catholicisme contemporain; si désormais l’Eglise n’est plus identifiable à la logique abstraite et figée de la scolastique médiévale, c’est très largement grâce aux quelques théologiens qui, comme Jean Daniélou, parvinrent à réhabiliter le patrimoine intellectuel du christianisme antique. On pense notamment à Henri de Lubac, Hans Urs Von Balthasar ou encore Yves Congar .

Co-fondateur de la collection Sources chrétiennes (500 tomes en 2006), Jean Daniélou offre aux chrétiens du XXe siècle l’occasion providentielle de se réapproprier la pensée des théologiens des tout premiers temps de l’Eglise. Etouffée depuis des siècles, l’inventivité intellectuelle chrétienne se redéploie soudain, forte de nouveaux concepts enfin opératoires propres à faire face aux défis de la modernité.

En 1962, Jean Daniélou est élu doyen de la faculté de théologie de l’Institut Catholique de Paris. La même année, il est nommé expert pour le concile Vatican II, au cours duquel il s’illustre sous un jour très défavorable aux yeux de nombreux prélats. Sa nervosité et son empressement quotidien lors des réunions de travail indisposent ses pairs. Yves Congar ira jusqu’à le comparer à un dératé ( Journal du Concile ).

L’amertume d’un catholique incompris

Après le concile et en dépit de sa profonde modernité, Jean Daniélou se braque farouchement contre le nouvel esprit de liberté qui souffle au sein de l’Eglise; parallèlement à un certain nombre de théologiens novateurs d’avant-guerre, il décèle un profond dévoiement dans l’attitude légère et frivole qu’ont les nouveaux membres de l’Eglise vis-à-vis du monde profane. Depuis Vatican II l’Institution catholique vient certes de s’ouvrir au monde, mais cela ne signifie pas qu’elle doive en épouser tous les contours.

Un profond malentendu s’installe entre la masse des fidèles et Jean Daniélou, que l’on considère désormais comme un réactionnaire. Il souffrira énormément de cette sinistre réputation, qu’il n’aurait jamais cru devoir endurer un jour. Ni son élévation à l’épiscopat en 1969, ni son élection à l’Académie Française en 1972 ne le consoleront. Pis, sa mort malencontreuse chez une prostituée qu’il venait charitablement visiter achèvera de le discréditer aux yeux de tous.

Incohérence de l’athéisme

Jean Daniélou s’est souvent distingué par ses prises de position contre l’athéisme.

A ceux qui considèrent que la foi religieuse résulte de divers processus d’acculturation et d’un certain conformisme d’époque, Daniélou rétorque qu’il en est exactement de même pour l’athéisme:

«L’athéisme est un fait moderne lié à un certain nombre de circonstances historiques, (…) à un certain conditionnement» ( Mythes païens mystère chrétien )

Comme nous l’apprennent tous les ethnologues, l’homme est naturellement religieux; cultes, rites, rapport à l’absolu… toute société humaine en est féconde. Dès lors, «l’athéisme est infra-naturel», en-deçà de la condition naturelle de l’homme. Le christianisme est quant à lui d’ordre «supranaturel».

Jean Daniélou et les autres religions

Très impliqué dans le dialogue interreligieux, Jean Daniélou a cependant toujours tenu à proclamer la prééminence absolue du catholicisme dans l’ordre de la vérité. Selon lui, les religions non chrétiennes sont un «mélange de vérités et de mensonges, d’ombres et de lumières».

Daniélou est sévère à l’encontre du protestantisme, qui postule qu’il est impossible de connaître Dieu autrement que par la foi... que cette foi ne peut être établie par la raison (Luther assimilait la raison à une putain). Cette attitude procède d’«une démission à l’égard de l’intelligence».

Jean Daniélou juge positivement le paganisme. Les religions païennes sont bonnes en elles-mêmes, en tant qu’elles sont recherche de Dieu; l’homme païen est ouvert à une inquiétude sur l’absolu.

Contrairement à une idée récurrente, la christianisation des cultures traditionnelles exotiques ne signifie aucunement la destruction de leurs spécificités propres: intégrant audacieusement tout ce qu’elles contiennent de vrai et de juste, elle se contente simplement de les prolonger jusqu’à l’absolu véritable. Comme le Christ, l’Eglise doit prendre la chair de ce qu’elle vient assister.

Les apports de Jean Daniélou

-Jean Daniélou a redonné à l’Eglise le goût de ses premiers savants.

-Il a contribué à délivrer l’Eglise de son carcan intellectuel médiéval.

-Il fut un excellent vulgarisateur, un pédagogue hors-pair qui démontrait continuellement l’évidence de Dieu.

-Il ne sombra jamais dans l’austère théologie verbeuse de nombre de ses pairs.

-Il est la figure emblématique d’un nouveau type de christianisme, intransigeant mais dépourvu d’intolérance.

Les limites de son œuvre

-Brouillon, disciple de l’à-peu-près scientifique, Jean Daniélou ne fut jamais un véritable théologien.

-Il lui arrivait d’énoncer des énormités compromettantes, telles que son fameux: «Dans l’Evangile, il n’y a pas de préceptes».

-Il utilisait des outils conceptuels trop vagues et leur donnait des définitions extensives (entre autres sa notion de judéo-christianisme)

-Il est totalement passé à côté du génie d’Origène (Père de l’Eglise égyptien), en réduisant son œuvre à de la gnose.

Citations intéressantes

«Il suffit de vouloir aimer Dieu pour l’aimer» ( Carnets spirituels )

«Je suis attaché à la croix du Christ, mais la croix du Christ n’est attachée à rien» ( Œuvres )

«Pour moi, dire que quelqu’un est un païen est un grand éloge» ( Mythes païens mystère chrétien )

«Pour nous, toute religion est préférable à l’athéisme» ( ibid )

«Le salut n'est pas opéré dans l'homme sans l'homme» ( Essai sur le mystère de l'histoire )

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