Jules Lequier, le dernier chrétien romantique

Jules Lequier est un philosophe breton d'exception: il unifia la métaphysique catholique à la poésie, puis acheva son existence tragique en se suicidant.
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«Un grand esprit qui a manqué sa vie complètement». Voici, en quels termes la destinée de Jules Lequier mériterait d’être ramassée. Cette sentence expéditive, nous la devons à Jean Grenier, l’exégète principal de l’œuvre et de l’homme. Cependant, une vie, si malheureuse qu’elle ait put être, ne se réduit pas aux détails grossiers de son extériorité. Jules Lequier n’a rien publié de son vivant. Tout ce que l’on possède de lui provient des divers fragments que son ami Charles Renouvier a collectés puis fait publier. On lui doit donc notamment: L a feuille de Charmille, La recherche d’une première vérité, Le dialogue du prédestiné et du réprouvé, Abel et Abel .

Déboires et liberté d’un Breton catholique

Jules Lequier naît dans les Côtes d’Armor en 1814. Il passe son enfance à Saint Brieuc en Bretagne, au sein d’une famille bourgeoise. Il y subit l’influence étriquée d’un catholicisme étouffant, par lequel on expliquera trop rapidement l’intense religiosité de sa philosophie. Un jour, alors qu’il est encore enfant, il fait une expérience qui déterminera irréversiblement son œuvre future: tandis qu’il s’apprêtait distraitement à arracher la feuille d’un arbre, il prend soudain conscience de l’infinie liberté qui est la sienne: «Je m’émerveillais tout à coup de me sentir le maître absolu de cette action, toute insignifiante qu’elle était». Qu’il choisisse ou non d’arracher la petite tige, il serait éternellement vrai que le fruit de sa décision aurait eu lieu. Le cœur de toute sa philosophie ultérieure surgit soudain: la liberté est la condition première de toute nature humaine.

Passionnément catholique, profondément mystique, Jules Lequier est cependant ravagé par l’emprise d’une tyrannie monstrueuse: celle de ses nerfs, qui lacèrent son existence de part en part. Ainsi brise-t-il sa carrière sur un malheureux coup de sang: refusé à l’examen de sortie de l’Ecole d’Etat-Major, il démissionne avec fracas et refuse tout arrangement. Dès lors, il partage son existence entre la Bretagne et Paris, s’enfonçant irrémédiablement dans une misère qui ne le quittera plus. Cet orgueil insensé, ce déséquilibre pathologique en fait un réprouvé aux yeux de tous. Ce fut surtout la condition fécondante de son génie romantique.

Une âme éperdument romantique

Jules Lequier débordait d’amour, comme en témoigne cet extrait de lettre écrite à 26 ans, adressée à un ami:

«Je te remercie de tes bonbons et de tes boutons, mon doux chéri, mon bien-aimé chéri. Surtout écris-moi une bonne lettre, car j’en ai besoin, une lettre bien tendre, entends-tu? Oh! Daniel, quand te reverrai-je? (…) Je t’embrasse mille millions de fois».

Toute sa vie, Lequier aura poursuivi fébrilement l'amitié. Il l’étire aux dimensions de l’absolu, avec l’ingénuité sincère et vulnérable de l’âme en peine. Cette délicatesse éperdue témoigne; c’est en elle que gît le romantisme en son essence la plus dense. Elle gêne et provoque, car elle rend obscène toute notion de convenance en matière de sentimentalité. Elle a la faculté incroyable de délivrer la décence de la mesure. Pouvoir inouï, duquel émane toute la pertinence du courant romantique.

L’œuvre iconoclaste d’un génie tourné vers Dieu

Le but premier que Jules Lequier assigna à son œuvre fut de démontrer que la liberté est le dogme fondamental de la religion catholique.

Sa pensée est imprégnée d’un esprit mélancolique, viscéralement breton, qui déborde de toutes parts la sphère intelligible de ses développements. L’influence diffuse de Lamennais y est décelable. Faut-il, avec Jean Grenier, affirmer que son système est une nouvelle scolastique fondée sur Fichte? Allons plus loin: sa philosophie est un véritable thomisme romantique. Sa métaphysique, malgré sa rigueur constitutive, parvient à éclore en poésie. L’ample parabole philosophique Abel et Abel en est le témoignage le plus achevé.

Ses œuvres sont emplies de fulgurances intellectuelles qui crèvent l’écorce de bien des mystères. Ainsi parvient-il, comme en passant, à surmonter l’insoluble alternative qui oppose le protestantisme à la foi catholique à propos de la justification par les œuvres ou par la foi devant Dieu: «Les mérites du Verbe incarné et crucifié suppléent à ce qui manque à l’expiation et la complètent». Autrement dit, l’homme sera justifié par ses œuvres, aussi réduites soient elles, en raison de la grâce de Dieu: ici donc, vérité catholique et protestante ne s’opposent plus, elles se fécondent mutuellement.

Lequier a aussi cherché à démontrer que Dieu, s’il est amour, devait forcément s’incarner en homme: «L’amour établit l’égalité entre deux êtres qui s’aiment ; si l’un d’eux continuait à se tenir dans sa superbe grandeur, bientôt l’autre ne lui rendrait plus qu’une affection de devoir et de commande, et l’amour veut plus!»

La réception de son œuvre : une méprise subjective ordinaire

L’œuvre philosophique de Jules Lequier souffre d’un malentendu fondamental: sa tonalité catholique serait la résultante mécanique de l’atmosphère religieuse qu’il aurait subie durant son enfance. Il n’en est rien: la tonalité subversive de ses théories religieuses prouve au contraire la grande distance qu’il sut établir entre ses convictions et ses origines. Au fond, ceci n'est pas surprenant si l'on se réfère à la théorie principielle de Jules Lequier: l’être humain est fondamentalement libre en ce monde, son libre-arbitre est premier, au-devant même des conditionnements qui affectent sa personnalité.

Quelques citations intéressantes

«Faire, non pas devenir, mais faire, et, en faisant, se faire» (la formule de toute son œuvre)

«Quand la méthode s’ignore elle-même, c’est le génie ; quand elle se connaît, c’est la science» ( Pensées diverses )

«La volonté est une foi glacée» ( Réflexions )

«Dieu est l’alliance paisible, éternelle, immuable du possible et du nécessaire unis et confondus dans une absolue identité» ( Pensées diverses )

«Dieu nous parle sans doute bien plus souvent que nous ne cherchons à l’entendre» ( Lettre à Louis Epivent )

«Employer des mots mal définis, c’est employer des erreurs» ( Réflexions )

«Pour faire sciemment usage de sa liberté, il faut faire un acte de croyance» ( Pensées diverses )

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