Sexe et sexualité au coeur des sociétés de l'islam médiéval

Au fil des siècles, islam et sexe entretinrent des liens fort complexes; en se mêlant, coran et traditions ont engendré un érotisme envoûtant mais paradoxal
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Fièvres, mirages, torpeur sensuelle et caresses secrètes… Corps trempés, harems vaporeux, épices aux effluves envoûtantes… Que se cache-t-il derrière les arabesques hypnotiques, derrière les mille et un clichés que l’orientalisme nous a légués? Depuis quelques années, l’affaire est entendue: au rebours de l’obscurantisme qui lui est traditionnellement associé, l’islam serait en réalité la religion la plus ouverte à la sexualité, l’espace civilisationnel au sein duquel l’érotisme se serait épanoui dans la luxuriance la plus achevée.

Des rives de l’Indus aux riches cités d’Al Andalous, l’instinct charnel aurait prospéré sans contredit véritable. La théorie est exacte… et non pas vraie. C’est de cette infime nuance que persiste, année après année, l’un des malentendus les plus abyssaux de notre époque.

L’évolution perturbée de la sexualité en terres d’islam

Si l’on consent à schématiser quelque peu les données factuelles, les premiers siècles de l’islam (dynastie Omeyyade puis première époque Abbasside) furent empreints d’une suavité érotique exacerbée. La mixité était relativement développée, le badinage entre les deux sexes se pratiquait plus ou moins ouvertement. Au IXe siècle, tandis que l’Occident carolingien se structurait, Al-Gahiz nous rapporte qu’une femme musulmane entièrement nue avait pu faire le tour de la Kaaba de la Mecque.

A compter du XIIe siècle, les théologiens et les docteurs de la loi répandirent un climat d’oppression puritaine qui atténua sensiblement la suavité de la civilisation islamique. C’est ainsi que, d’une certaine manière, l’islam connut sa Renaissance avant son Moyen Age. Les époques ultérieures connurent occasionnellement des épisodes de réchauffement.

Le sexe islamique: un malentendu qui nous arrange tous

Détachons-nous quelque peu de la chronologie et considérons posément les faits: en vérité, l’islam fut de tout temps affecté par le poids d’une morale inquisitrice. La consommation sexuelle y est certes largement encouragée, mais ceci dans les limites d’un cadre très codifié. La chair, comme tout autre aspect de la vie sociale, est régie par la dialectique du licite et de l’illicite (halal/ haram… qui donnera harem). Le coran, d’où jaillit par essence toute légalité, évoque la thématique sexuelle dans 82 versets; le délit charnel (zina) y figure explicitement et la fornication y est qualifiée d’abomination (XVII, 32). Toute union illicite sera théoriquement réprimée par un châtiment:

«Frappez la débauchée et le débauché de cent coups de fouet chacun» (XXIV, 2).

Parallèlement à ces rigueurs référentielles, la littérature sensuelle et la poésie érotique jouissent d’une liberté d’expression totale. Et c’est de ce décalage étonnant qu’a pu surgir le malentendu sur la question. La tentation d’apparenter le quotidien sexuel des sociétés islamiques médiévales aux productions littéraires chatoyantes qui en émanent est donc relativement prégnante à l’heure actuelle; au même titre par ailleurs que la tentation inverse, consistant à réduire le phénomène à une stricte libido du désert . Nous sommes donc en présence d’un double mythe aux deux pôles antithétiques, paradoxalement solidaires.

La permissivité érotique musulmane, ou l’ouverture verrouillée à double tour

Le rapport décomplexé qu’entretient l’islam avec l’eros réside principiellement dans la forte sexualisation de la langue arabe, comme en atteste son vocabulaire. Le rapport coïtal y est évoqué sans hypocrisie ni tabous:

«Vos femmes sont pour vous une terre labourée; allez comme vous voudrez à votre labourage» (coran, II, 223).

Le corps et les plaisirs qu’il procure font l’objet d’un pragmatisme absolu. L’homme est en droit de prendre plusieurs épouses et d’en jouir à son gré, si tant est que ses ressources le lui permettent. Son appétit charnel peut aussi être assouvi au contact de ses concubines, captives de guerre. De nombreux manuels de techniques copulatoires enseignent l’art du bien jouir, avec un luxe de détails que la religion ne condamne nullement. Les auteurs arabes ne font pas mystère de la supériorité de la civilisation indienne en ce domaine.

Ce climat ouvertement libéral est strictement androcentrique; le corps féminin est un enjeu qui se prolonge dans l’absolu, comme l’atteste la figure sulfureuse des houris, vierges promises aux bons musulmans trépassés. Al Ghazali affirme ainsi que mille d’entre elles attendent Jésus au paradis, en récompense de sa chasteté terrestre. D’autre part, la tradition crédite le prophète Mahomet d’une puissance sexuelle incomparable… ce qui nourrira les sarcasmes les plus acerbes de la part des théologiens chrétiens.

Le raffinement érotique privé et la coquetterie exacerbée des femmes, assimilés à une liberté, trompent notre lucidité. Des traditions telles que l’épilation systématique du pubis et son parfumage au musc, à l’ambre ou à l’aloès se confondent avec de véritables stratégies de résistance culturelle à l’islam, comme le tatouage ornemental maghrébin… jusqu’au pubis.

Au-delà des mirages séculaires

A l’ombre des prescriptions officielles et de leur aridité théorique, l’essentiel se joue dans les interstices culturels que ménagent les us et coutumes régionaux: ainsi en va-t-il de la ta’lila qui incarne, dans l’univers bédouin, les moments fugaces de flirt et d’intimité autorisés par les parents complaisants des futurs époux ; ainsi en va-t-il du raffinement libidinal persan, irréductiblement distinct au sein même du Dar al Islam . D’autre part, deux éléments culturels singuliers semblent se retrouver partout sur le territoire islamique médiéval: la police du regard et le tabou du voyeurisme. Quant au chahwa (instinct, désir sexuel), il se porte de préférence sur la femme dont la générosité des formes contraste avec la finesse de la taille.

La virilité musulmane, une construction culturelle absolutisée

La poésie islamique médiévale exalte volontiers l’homosexualité masculine, malgré l’interdiction officielle de cette dernière. Abou Nuwas en fut le chantre le plus zélé. Au gré de leurs conquêtes, les conquérants musulmans éprouvèrent une certaine attraction charnelle envers les peuples qu’ils soumirent; l’exotisme, l’altérité, éveillèrent et entretinrent une part importante de leur appétit sexuel. Quelques vers d’Ibn Ammar dédiés à un jeune esclave européen attestent la virulence du phénomène:

«Il possède de beaux grands yeux noirs, parmi les faons chrétiens, causant actuellement mes larmes. Il est noble physiquement, sec moralement, esclave et pourtant il est le maître par sa beauté et nous sommes ses esclaves. J’ai pleuré lorsqu’il s’est approché et, satisfait, s’est éloigné».

La foisonnance érotique propre à la civilisation islamique médiévale ne serait-elle pas due, au fond, à l’assimilation inconsciente de l’antique esprit dionysiaque? Ce serait certes trop dire… mais trop peu présumer.

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