Yves Congar, biographie d'un théologien visionnaire (I)

A sa mort en 1995, Yves Congar venait d'être nommé cardinal. Auteur d'une oeuvre de quelques 1 800 titres, il fut l'un des grands inspirateurs de Vatican II
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L’Eglise , La tradition et les traditions , Chrétiens désunis … Constamment, Yves Congar a écrit pour le rapprochement des Eglises entre elles. A ce titre, il fut l’un des théologiens les plus avant-gardistes du siècle dernier. Sa quête incessante de dialogue avec le protestantisme, son regard lucide et critique vis-à-vis du catholicisme en auront fait l’un des plus grands promoteurs du mouvement œcuménique.

Un garçon farouchement œcuménique

Yves Congar est né en 1904 à Sedan. Enfant, il subit l’influence rigoriste de l’abbé Lallement, un homme d’Eglise roide et austère. Rapidement, il se révolte contre cet enseignement délétère qu’il assimile à une conception rétrécie de la vie. A 17 ans, il entre au séminaire des Carmes de Paris, puis, quelques années plus tard, chez les Dominicains. Il bénéficie alors d’une solide formation théologique, qui se prolonge au Saulchoir. C’est ici qu’il fait la rencontre de celui qu’il considèrera comme son véritable maître: le père Chenu.

Sa passion pour l’œcuménisme se dessine déjà: il se familiarise avec le protestantisme par des séjours en Allemagne et des sauts à la faculté de théologie protestante de Paris. Il y rencontre entre autres le jeune Louis Bouyer, futur théologien de renom qui passera au catholicisme. En 1937, il publie Chrétiens désunis , son premier grand ouvrage traitant d’œcuménisme. La même année, il fonde avec quelques théologiens avant-gardistes la collection Unam Sanctam .

La guerre surgit soudain, interrompant brutalement l’évolution de la carrière d’Yves Congar. Les Allemands le capturent; il est conduit dans un camp d’internement… où il tient des conférences pour les prisonniers.

Un théologien malmené

Paradoxalement, c’est justement lorsque la guerre se termine que le combat débute réellement pour lui. Dès 1947, le Saint-Office suspecte ses écrits; on l’a dénoncé. Ses complaisances envers la Réforme protestante déplaisent profondément. Son discernement critique vis-à-vis du dogme inquiète. La censure et les premières sanctions tombent, cinglantes… Yves Congar est acculé.

Espérant atténuer le discrédit dont il fait les frais, il interrompt ses travaux sur l’œcuménisme au profit d’autres thématiques théologiques. Trop tard, l’implacable machine est en marche. On l’éloigne à Jérusalem, avec interdiction d’enseigner. En 1956 il est assigné à Cambridge, où toute espèce d’activité œcuménique lui est formellement défendue. Congar s’enfonce dans le doute. Une sourde dépression le tenaille sans répit. Il en vient même à remettre en question son avenir au sein de l’Eglise catholique. Au mois de décembre de la même année, les autorités romaines l’autorisent enfin à revenir en France. Il est alors assigné au couvent de Strasbourg. La douloureuse traversée du désert se prolonge encore quelques temps, mais le pire est désormais passé.

Un retournement inespéré, Rome s’éveille enfin

La délivrance intervient en 1960 lorsqu’il apprend soudain que Rome l’a désigné en tant qu’expert pour le concile Vatican II. La surprise est immense, littéralement prodigieuse. Enfin l’Eglise catholique allait faire preuve, aux yeux du monde, d’une témérité providentielle. Enfin allait-elle tourner son regard vers le siècle, vers ces hommes concrets que les sociétés sécrètent sans cesse. Rome se remettait enfin en cause, non pas pour la première fois, mais cette fois-ci de façon véritablement plénière et entière.

Ce retour critique sur soi-même, Congar le préconisait depuis des années, fustigeant les conceptions étroitement juridiques et hiérarchiques de l’Eglise. Il en appelait au renouvellement comportemental de l’institution, qui devait désormais se tenir à l’écoute de la part de vérité que possédaient les autres confessions. Rome devait enfin se faire plus proche de l’homme, plus solidaire et plus aimante envers l’humanité… quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne. Vatican II allait officiellement inaugurer une nouvelle époque spirituelle, plus humble et plus souriante.

Vatican II, un concile incompris

Malgré sa joie, Yves Congar demeurait lucide. Un tel concile, aussi souhaitable fût-il, n’était-il pas quelque peu prématuré? Ne risquait-on pas, en renversant si brusquement l’ordre ancien, de perdre le contrôle de la réforme catholique? Les décennies qui suivirent confirmèrent qu’une telle réserve n’était pas sans fondement. L’engouement général fut irrigué d’une telle passion qu’il déboucha sur de nombreux malentendus. Tout au long des années 70, les consignes du concile furent appliquées avec une telle fébrilité que leur sens profond en fut parfois dévié. Il en résulte de nos jours l’émergence de nombreux courants réactionnaires catholiques, rêvant d’imposer une restauration qui ne serait souhaitable pour personne.

Quelques citations intéressantes

«Rome n’est pas le monde, et la civilisation latine n’est pas l’humanité» (prière de Düsseldorf)

«Le ciel, ce sera de voir Dieu» (Vaste monde, ma paroisse)

«Les esprits sont plus soucieux de sincérité que de vérité» (Vaste monde, ma paroisse)

«Alors que, jusqu’au concile (Vatican II), on a vu le monde à partir de l’Eglise, on tend à voir l’Eglise à partir du monde» (L’Eglise)

«Pourquoi le Christ est-il venu si tard? (…) Parce qu’il fallait une préparation et que l’homme s’accoutumât à la venue de Dieu» (Vaste monde, ma paroisse)

«Sans Souffle, le Verbe ne sort pas de la gorge» (œuvres)

«Celui qui professe, dès le principe, que tout se vaut, (…) il professe une indifférence de principe à l’égard de la vérité» (Vaste monde, ma paroisse)

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