Yves Congar, la théologie du retour aux sources (II)

Malgré sa complexité, l'oeuvre d'Yves Congar demeure limpide quant à sa finalité: réunifier les chrétiens en dissipant leurs divergences séculaires

Dans son oeuvre, Yves Congar a voulu réunifier les chrétiens en dissipant leurs divergences séculaires. Assigner une tâche aussi ample à une œuvre personnelle pourrait paraître exorbitant, naïf et présomptueux; protestants, orthodoxes et catholiques sont séparés depuis des siècles et leurs désaccords semblent insurmontables.

Toute la théologie d’Yves Congar doit être définie comme un démenti formel à cette affirmation. Les chrétiens sont par nature faits pour être unis, et un tel idéal pourrait être atteint au prix de certains efforts collectifs. Avant toute chose, il est nécessaire de prendre les points de blocage à la racine, les identifier à la source.

Une méthode particulière: le retour aux sources

Afin de démontrer que les anciennes barrières confessionnelles peuvent être surmontées dans l’absolu, Yves Congar utilise une méthode d’investigation bien précise: l’Histoire. Certes, un tel parti ne semble aucunement novateur, mais il n’empêche: en systématisant la procédure, notre théologien parvient à isoler un à un les points de discorde entre les catholiques et leurs frères séparés. Une fois cernées à la racine et replacées dans leur contexte d’origine, ces dissensions perdent soudain toute fatalité. Leur envergure rédhibitoire paraît subitement anachronique et infondée.

Il reste dès lors à opérer le rapprochement interreligieux non pas en abolissant, mais en reformulant les dogmes impliqués. C’est ici, de toute évidence, que se situe le caractère subversif (profanatoire selon certains) de la théologie d’Yves Congar.

En remontant continuellement aux sources, Congar extirpe des textes anciens certains éléments de tradition oubliés; réactivés de nos jours, ces éléments constituent des leviers à partir desquels il est possible de refonder à nouveaux frais les vieilles problématiques éculées. Dès lors, ici encore, les oppositions interconfessionnelles perdent une large part de leur fondement.

Une procédure efficace

La méthode congarienne peut être saisie par le biais d’une multitude d’exemples. Retenons-en deux:

- la doctrine protestante s’oppose notamment à sa rivale catholique sur la question de la nature de l’Eglise: Rome soutient avant tout l’aspect hiérarchique de cette dernière, tandis que les réformés la conçoivent simplement comme l’ensemble des croyants. Congar remarque que les deux acceptions sont justes sans s’exclure; cependant, la version protestante résulte du développement inconscient d’une idée médiévale inventée par Guillaume d’Occam: le multitudinisme. Cette théorie oubliée postule justement que l’Eglise réelle est au fond la simple somme des croyants. Dès lors, il faut en conclure que le protestantisme lui-même, contrairement à ce qu’il prétend, ne se fonde pas seulement sur l’Ecriture, mais aussi sur une certaine tradition… comme l’Eglise catholique. Ici, l’apparence de divergence mutuelle est donc un leurre.

- Autre pierre d’achoppement sur le chemin de l’œcuménisme: la question de l’autorité de l’Eglise, qui divise encore catholiques et protestants. Ces derniers contestent vivement le principe d’un pouvoir hiérarchique qui se substituerait à l’Ecriture. Ici, Congar rappelle que l’autorité n’est pas le pouvoir; étymologiquement, l’auctoritas est simplement ce qui procède de l’auctor, et non cette sorte de puissance restrictive qui anime l’imaginaire collectif. En instituant l’Eglise, Jésus fonde simplement ce qui dérive de son geste d’auctor, c’est-à-dire l’auctoritas. En elle-même, la notion d’autorité de l’Eglise n’a donc rien de dramatique, et il serait temps de lui redonner son sens premier.

Les apports de la théologie d’Yves Congar

Avant toute chose, Yves Congar nous fait saisir l’importance fondamentale de la discipline historique: c’est par sa médiation, par l’examen du passé, qu’il est possible de déraciner les bases des problèmes qui parasitent le présent.

Congar restera l’un des plus grands promoteurs de l’œcuménisme et du dialogue avec les protestants. Anticipant Vatican II de quelques années, il ne craignait pas de dire que les chrétiens de la Réforme possèdent une part de vérité qui manque à l’Eglise catholique. Ainsi étaient-ils invités à la rejoindre, afin de la transformer positivement. Naturellement, un tel argumentaire pourrait sembler opportuniste. Congar est pourtant sincère: n’est «catholique» que ce qui est unifié et ouvert à l’universel. Une institution restrictive repliée sur elle-même est par nature hérétique. En excluant, l’Eglise perd son caractère catholique. En incluant, elle le renforce.

Enfin, Congar reste le théologien qui aura su expliquer pourquoi l’évolution des dogmes est tout à fait légitime: dans les Evangiles, Pierre et les apôtres comprennent toujours après-coup la parole de Jésus. Aussi, l’Eglise prend conscience progressivement de la Parole qu’elle vénère. De même que la Révélation se manifeste progressivement dans l’histoire, le dogme s’explicite par paliers successifs. Certes, comme l’affirment les protestants, tout le dogme est contenu dans l’Ecriture. Mais ce dogme doit être explicité progressivement; c’est le travail de la tradition qui, comme Pierre, peut s’illusionner ponctuellement puis se corriger après coup.

Les limites de la théologie d’Yves Congar

L’œuvre de Congar comporte deux défauts majeurs:

Au cours du temps, le centre de gravité de sa théologie s’est déplacé du Christ à l’Esprit-Saint. L’œuvre s’est décentrée sur un axe légèrement plus impersonnel qu’à l’origine.

Enfin, de son propre aveu, Congar regrettait son manque de culture philosophique. Sa polarisation exclusive sur l’Histoire rend parfois sa théologie aride et monotone. Des travaux comme L’Eglise ou La tradition et les traditions l’illustrent sans fard. Derrière une atmosphère d’archives quelque peu oppressante, l’œuvre manque parfois d’élan et d’entrain, de fulgurances et de propos déliés.

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