Comment le journaliste de sport est devenu l'ennemi du champion

Le gouffre s'est creusé entre les journalistes de sport et les champions, de moins en moins accessibles. Tout se monnaye, y compris l'accès à l'information.
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Pour vivre heureux vivons cachés. Il y a longtemps déjà que le sport professionnel a fait sien cet adage qui repousse aussi loin que possible les assiduités du journaliste à l’affût d’un bon mot ou d’une confidence. Circulez, y’a rien à voir. Au fil des ans, les portes des vestiaires se sont refermées devant les outrecuidants candidats à percer les secrets de la vie d’une équipe.

Oui, les temps ont changé. Dans les rédactions sportives, les aînés ne se lassent pas de narrer leurs expéditions dans les vestiaires. Évoquant une époque que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, ils racontent combien il était facile alors de partager avant ou après les matches des moments d’échanges et de complicité avec les joueurs de football. D’intrusion du journaliste de sport, il n’était même pas question. Celui-ci était, sinon désiré, en tout cas toléré dans le saint des saints : il ne serait venu à l’idée de personne d’assimiler sa présence dans le vestiaire à une anomalie, une incongruité dans le paysage. Le journaliste, souvent attaché au suivi quotidien d’une équipe, faisant partie du décor, à défaut de faire partie de l’équipe elle-même – mais il s’en fallait de peu.

Claude Bez voulait choisir ses journalistes

On peut situer la fin de cette libre-circulation du journaliste de sport avec l’arrivée des caméras de Canal+ dans les vestiaires, en 1984 . Dès lors, le droit à l’information a fait place aux droits à l'exclusivité, la parole du sportif allant vers le plus-offrant. Les vestiaires se fermèrent à double tour pour les reporters radios et représentants de la presse écrite. Pour ne plus jamais s’ouvrir.

Jusqu’à nouvel ordre, l’accès aux tribunes de presse reste, lui, disponible à tout journaliste professionnel. Mais les entraves existent, et elles ne datent pas d’hier. Comme le rappelle l’ancien journaliste Jacques Marchand dans une contribution au n°11 des Cahiers du journalisme , dès 1986 le président de Bordeaux Claude Bez tenta d’opérer une sélection parmi les journalistes habilités à assister aux matches de son équipe. Le dirigeant girondin ayant pour projet de monnayer les places en tribune de presse.

Nouvelle offensive en 2001 à l’initiative de l’ancien président de la Ligue (LFP) Gérard Bourgoin qui souhaitait « taxer les « directs » de la presse radiophonique et [menaçait] bien imprudemment d’étendre cette mesure à la presse écrite », souligne encore Jacques Marchand. La levée de boucliers au sein de la corporation fut telle que le projet fut abandonné et son géniteur bouté hors de la Ligue.

Les radios payent pour la Coupe du monde de foot

Aujourd’hui, seules les télévisions sont tenues de dégainer le chéquier pour rendre compte en direct, ou proposer des résumés, des rencontres de L1. Et elles y mettent le prix : Canal+ et Orange Sport ont déboursé 668 M€ lors du dernier appel d’offres sur les droits TV en 2008 . Presses radiophonique et écrite sont tenues à l’écart de ces dépenses somptuaires. Mais jusqu’à quand ?

La question vaut surtout pour les radios, qui comme les télévisions ont la possibilité de retransmettre des événements en direct. Le premier coup de canif dans le contrat (tacite) garantissant la gratuité du droit à l’information fut porté avant la Coupe du monde 2002, quand la station RMC, qui cherchait alors à asseoir son positionnement sportif, emporta pour 564 000 euros l’exclusivité des droits de retransmission du tournoi auprès du groupe Kirch. Les autres stations radio refusèrent de répondre à l’appel d’offres, le jugeant contraire aux principes de droit à l’information. Interdites de direct intégral, elles ne purent consacrer qu’un maximum de quatre minutes d’antenne par match. Quatre minutes assurées le plus souvent depuis sa chambre d’hôtel par l’envoyé spécial.

La F1 monnaye ses directs, le rugby pose ses conditions

Partant, ces appels d’offre se sont étendus à d’autres sports. Depuis 2009, RMC et Europe 1 ont ainsi déboursé 300 000 euros chacune pour l’acquisition des droits non-exclusifs des championnats du monde de Formule 1 2009 et 2010. La station de la rue François 1er a fait savoir qu’elle ne renouvellerait pas le contrat pour 2011.

Du côté du rugby, la Coupe du monde 2007 donna lieu à un sérieux bras de fer entre l’International Board (IRB) et différents médias . L’IRB souhaitait limiter le nombre de photos de matches mises en ligne sur les sites internet et préconisait l’abandon des droits d’auteur sur ces clichés à son seul profit. Autre point d’achoppement : la possibilité pour les chaînes de télé n’ayant pas obtenu les droits de retransmission des matches de filmer les conférences de presse. Les médias brandirent la menace d'un boycott et un accord fut trouvé sur le gong, juste avant le coup d’envoi du premier match du tournoi.

Tout ça pour dire que l’accès aux événements mais aussi celui aux champions constitue un défi de taille pour le journaliste de sport, en butte à de nombreux barrages (services de presse, agents de joueur, avocats…) sur le chemin menant au Graal (décrocher l’interview d’un footballeur en vue). Une mission d’autant plus épineuse qu’à la différence des vedettes de la chanson ou du cinéma, qui programment des campagnes de promotion avant la sortie d’un album ou d’un film, les sportifs n’ont rien à « vendre ».

La meilleure recette, c'est le « copain-copain »

Dès lors, il convient de ruser et de la jouer « copain-copain ». Ce que le journaliste David Garcia, dans son ouvrage La Face cachée de L’Equipe (Danger Public, 2008), résume ainsi lorsqu’il évoque les mœurs en vigueur au sein de la rédaction du quotidien sportif : « A chacun sa star ». Untel est spécialiste des Bleus d’Arsenal, tel autre est le portraitiste attitré d’Anelka, un troisième s’est spécialisé dans les joueurs français du Bayern Munich… « Rançon de la gloire, écrit David Garcia, les vedettes françaises du ballon rond, de plus en plus sollicitées depuis 1998, ciblent un petit nombre de journalistes triés sur le volet à qui ils réservent la primeur de leurs déclarations. »

Un mode opératoire que confirme Jean-Pierre Bernès , l’agent de Samir Nasri, lorsqu’il déclare dans le n°1487 de L’Equipe Magazine à propos de "son" joueur : « Sa notoriété a explosé. Il est passé dans une autre sphère. Il va lui falloir confirmer sa trajectoire sportive (…) et apprendre à devenir plus rare dans les médias. La rareté est un véritable baromètre de la valeur du joueur. » En même temps qu’elle creuse un gouffre entre les champions et les scribouillards attachés à leurs basques. Et, de fait, leurs lecteurs.

CONT12

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