Les champions ne sont pas les super-héros que l'on imagine

Détresse psychique, dépression, suicide : la condition de sportif de haut niveau n'est pas un rempart infaillible contre le mal-être. Quelles solutions ?
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L’ancien footballeur luxembourgeois de l’OGC Nice Robby Langers avait dit, un jour de grande disette : « Un attaquant qui ne marque pas de buts, c’est un type qui passe ses nuits à fumer des cigarettes sur le balcon. » Plutôt bien vu. Mais derrière la boutade percent les doutes et les interrogations qui ballotent le sportif de haut niveau aux prises avec l’échec, la peur de ne pas réussir ou plus simplement les contraintes, physiques et psychiques, parfois insoutenables du haut niveau.

Des enjeux qu’on aurait tort de minorer tant ils poursuivent chaque champion, apprenti ou aguerri, et apparaissent potentiellement à risques. Ce que confirme le professeur C. Neys, médecin-psychologue à l’institut Ernest-Malvoz, à Liège (Belgique) : « Le sport, à l’évidence, forme le mental et l’homme autant qu’il façonne son corps, écrit-il dans une tribune . Il ne le fait pas sans danger, dans une logique de l’exigence, de la souffrance et de l’extrême que le sport porte en lui. »

Dès lors, de nombreux sportifs ont recours à des palliatifs pour apprivoiser ce que le sport et son environnement attendent d’eux. L’alcool, les drogues et la boulimie pour Paul Gascoigne , l’ancien enfant terrible du football anglais. Quand ce n’est pas la dépression qui guette, à l’image de l’effondrement dont a été victime le milieu de terrain international du Bayern Munich, Sebastian Deisler , qui n'en a jamais fait mystère. Les exemples sont foisonnants, qui tous ont un double dénominateur commun : « La pression et le stress », ainsi que le note le professeur Götz Mundle, spécialiste allemand de la dépression et du burn-out , cité par l’AFP en novembre 2009 .

Robert Enke : la vie dérape, et tout s’échappe

Le drame a semé stupeur et incompréhension en Allemagne, où l’annonce du suicide du gardien de but Robert Enke a été violemment ressentie. Ancien portier du FC Barcelone, Enke évoluait au club de Hanovre et était favori pour occuper le poste de titulaire lors de la Coupe du monde 2010. Il s’est donné la mort fin 2009 en se jetant sous un train. Sa disparition fait écho à celle de sa fillette Lara, décédée à l’âge de 2 ans. Une morsure atroce que le joueur n’avait pas su surmonter. S’y sont greffés un mal-être et une incapacité à déjouer la pression inhérente à l’exercice de son métier qui ont conduit le désespéré à passer à l’acte.

Robert Enke était en dépression depuis six ans. « Jusqu’au bout, il a eu peur que cela se sache », indique sa veuve, Teresa . Les extraits du livre que lui a consacré son ami Ronald Renge, Robert Enke, une vie trop courte , publiés dans le numéro de décembre 2010 du mensuel So Foot sont à ce titre édifiants. On y découvre des bribes de détresse éparpillées ça et là dans son journal intime : « Après le déjeuner, je suis toujours fatigué et ne désire que mon lit, mais se coucher ne fait qu’aggraver les choses. » « 1er septembre 2009. Ai passé la moitié de la journée au lit, avant que Terri, par téléphone, me fasse me lever. N’abandonne pas ! » « 3 septembre 2009. N’ai pas dormi. Tout cela semble juste inutile. Difficile de me concentrer. »

La descente aux enfers du rugbyman Christophe Dominici

Dans le cas du rugbyman Christophe Dominici, c’est un double deuil et le départ de sa femme Ingrid qui vont plonger le joueur en dépression. Nous sommes au début des années 2000, Dominici est alors un pilier du XV de France, plébiscité par ses pairs et dans l’opinion publique. Dans son livre Bleu à l’âme , il raconte sa descente aux enfers , les insomnies en rafale (une heure de sommeil par nuit pendant trois semaines), l’hospitalisation et son placement en sommeil artificiel. Dominici est au bout du rouleau. Les médecins diagnostiquent « un syndrome de surentraînement et de surexposition. »

« On considère que rien ne peut atteindre l’athlète »

Ancien judoka, Patrick Bauche, aujourd’hui docteur en psychopathologie, s’est penché dans un livre ( Les héros sont fatigués ) sur les souffrances psychiques des champions. Dans une enquête proposée le 5 juillet 2010 par le 20 Heures de TF1 , il résumait en ces termes le danger qui guette les sportifs d’élite, que personne n’entend ou ne veut comprendre : « Dans notre société, explique-t-il, on considère que rien ne peut atteindre l’athlète, qu’il ne peut rien lui arriver. » Surentraîné, donc surprotégé. Le raccourci est tentant. Mais trop rapide.

Jérémy Toulalan n’a pas supporté le fiasco de Knysna

Jérémy Toulalan en a fourni bien malgré lui la démonstration après le fiasco de l’équipe de France au Mondial 2010. Considéré au nombre des meneurs de la grève du bus de Knysna, le milieu de terrain lyonnais n’a pas su gérer le tsunami médiatique qui s’en est suivi, ni le sentiment de culpabilité qui le tenaillait. Évoquant les vacances prises à son retour d’Afrique du Sud, il racontait au journal L’Equipe : « Je ne suis pas sorti. J’ai passé trois jours chez mes parents en Bretagne, quinze jours à Nantes et j’ai mangé une fois dehors, dans une cafétéria de Leclerc parce qu’on venait faire des courses. J’étais derrière un gros pot de fleurs, dos à la salle, et de toute façon je baissais la tête. J’ai eu du mal à trouver le sommeil, je me couchais tard, je me levais tôt, je passais mes journées sur le transat, à côté de la piscine, sans regarder la télé ni lire les journaux. » Un récit étonnant de la part d’un footballeur habituellement économe de ses confidences. Un récit rare dans la corporation.

Quand Marie-José Pérec défend Mathieu Bastareaud

Autre tempête médiatique, autre sport. En 2009, le rugbyman Mathieu Bastareaud était empêtré dans une sombre histoire de beuverie ayant mal tourné en marge d’une tournée du XV de France en Nouvelle-Zélande. Englué dans le mensonge, le jeune homme devra affronter à son retour au pays railleries et sanctions. Il va craquer. Lâché de toute part, il est hospitalisé pour soigner « de graves troubles psychologiques ».

L’une des seules à prendre publiquement sa défense, c’est l’ancienne « gazelle » Marie-José Pérec . L’ancienne championne olympique s’émeut du sort réservé à Bastareaud : « Je ne comprends pas que (…) l’on n’encadre pas plus ces gamins », écrit-elle dans L’Equipe en juillet 2009. En matière de pression exacerbée, Pérec sait de quoi elle parle. En 2000, au crépuscule de sa carrière, elle avait fui les Jeux Olympiques de Sydney, se considérant harcelée par la presse australienne qui n’avait d’yeux que pour sa principale concurrente sur 400 m, Cathy Freeman. Les images de Pérec rejoignant en toute hâte l’aéroport de Sydney, effrayée, abasourdie, ont fait le tour du monde.

La petite mort du sportif, une perspective angoissante

Quelle vie après la carrière ? C’est la question qui hante tous les sportifs professionnels. « La petite mort » du sportif est dans la majorité des cas un cap redouté, sinon douloureux.

« On banalise un peu trop ce qu’on appelle la petite mort du sportif », notait l’ancien rugbyman Mathieu Blin après son élection en mai 2010 à la tête du syndicat Provale, qui défend les intérêts des joueurs. Cité par le site Sport24 , Blin explique : « Ce sont des moments douloureux, qu’on ne prépare jamais assez. C’est vraiment compliqué. »

L'ancien attaquant Bruno Bellone , ancien coéquipier de Michel Platini en équipe de France, ne dit pas autre chose lorsqu'il narre à TF1 les circonstances qui l'ont conduit à stopper sa carrière après une blessure, à l'âge de 28 ans. « Pendant un moment, on ne sait plus où on est. Pendant deux ans, j'étais coupé du monde. J'avais un peu honte. »

Patrick Bauche, auteur du livre Les héros sont fatigués , pousse plus loin l’analyse, toujours devant les caméras de TF1 : « Dès lors que la carrière s’arrête, synthétise-t-il, l’individu perd le sens de sa vie. » Est-ce pour cette raison que nombre de champions choisissent de repiquer après l’arrêt de leur carrière ? La légende du basket Michael Jordan est revenu sur les parquets à 32 ans. En tennis, Björn Borg, Monica Seles, et plus près de nous Kim Clijsters et Justine Hénin ont renoué avec les courts. Même la nageuse Laure Manaudou, qui se disait à court de motivation, a repris l’entraînement depuis plusieurs mois dans l’optique d’un retour à la compétition attendu pour le printemps 2011.

Quel accompagnement et quelle prévention ?

Un arrêté du 16 juin 2006 stipule l’obligation en France pour les sportifs de haut niveau d’effectuer un bilan psychologique à raison d’une séance annuelle pour les majeurs, de deux pour les mineurs.

A Bordeaux, un centre d’accompagnement et de prévention pour les sportifs (CAPS) a vu le jour sous la conduite du Dr Serge Simon , ancien international de rugby. Le CAPS vise à aider les sportifs en souffrance ou en recherche de soutien. Les techniques employées sont la psychothérapie, la relaxation, les thérapies familiales et l’hypnose.

Conclusion du professeur Neys : « Le sportif est un être parlant qui vit une pratique non exempte de danger. »

CONT12

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