Sur les terrains, les footballeurs crachent comme ils respirent

Ronaldo et Messi comptent au nombre des glavioteurs les plus célèbres. Comme le dribble, le crachat est indissociable de la panoplie du footballeur.
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Le saviez-vous ? Chaque jour, notre planète est recouverte de 13 000 à 15 000 tonnes de crachats. Une estimation que l’on doit au journaliste Martin Monestier, auteur d’un surprenant et roboratif ouvrage tout entier consacré au glaviot ( Le Crachat , éditions Le Cherche Midi). L’auteur y retient que le footballeur ne contribue pas le moins chichement à ce déluge salivaire, lui qui expectore onze fois plus qu’un notaire – mais quand même quatre fois moins qu’un ouvrier du bâtiment.

Le crachat est « un soupir, une respiration »

Crachats et football sont en effet indissociables. Mais il est difficile de savoir pourquoi. Les joueurs crachent, c’est tout. Le feraient-ils s’ils pratiquaient un autre sport ? Rien n’est moins sûr. On a rarement vu des basketteurs ou des handballeurs s’adonner à cette « coquetterie ». Peut-être parce qu’ils exercent en salle, sur un parquet, où leurs glaviots seraient sur le champ repérables et potentiellement nuisibles à l’intégrité physique des autres joueurs. A y regarder de près pourtant, le rugbyman sait ses glandes salivaires tenir, et l’on recense peu de cas de crachats sous la mêlée.

Alors pourquoi le football ? « Crachent-ils le feu, ces malotrus, ces morveux ? », s’interroge Christian Montaignac dans son Petit traité de la connerie des sportifs et autres concernés (éditions Prolongation). « Non, répond-il, ils crachent sur le jeu. » L’ancien journaliste de L’Equipe , on l’a compris, manifeste peu de tolérance à l’égard des glavioteurs, même s’il consent à justifier leur geste, plusieurs fois répété dans un match : « Cela correspond à un soupir, une respiration, parfois un dépit, détaille-t-il. La passe a été ratée, le dribble loupé, il [le footballeur] s’afflige, pique du nez, et crache pour solde de tout compte. »

Au plan sanitaire, la manœuvre n’est pas sans conséquence. L’hiver dernier, en pleine psychose de la grippe A, des voix se sont élevées qui préconisaient la prohibition du filet de bave. « Ce n’est pas un acte anodin et il y a un risque de pandémie », expliquait le plus sérieusement du monde au site So Foot le maire PS de Coulaines (Sarthe), Christophe Rouillon, juste après avoir écrit au président de l’UEFA, Michel Platini, et au président de la Fédération française de l’époque, Jean-Pierre Escalettes, pour les sensibiliser à la question. « Le phénomène s’est amplifié, regrettait encore l’édile, il n’est pas possible qu’un jeune ne crache pas dans la rue alors qu’on crache au stade de façon ouverte. »

De fait, au titre du principe de précaution, les crachats furent proscrits sur les terrains du championnat d’Angleterre, tandis qu’en France certains clubs comme Lyon portèrent à leur règlement intérieur l’interdiction de cracher à l’entraînement - de même que les poignées de main, ce qui a peu à voir.

S'il faut arrêter de cracher, « autant arrêter de jouer »

Au-delà, le crachat pose la question du standing d’un sport dont les acteurs occupent leurs temps morts à se départir de leur morve. Haro sur le crachat ? En 2001, le débat prit tant d’ampleur en Allemagne que la corporation jugea essentiel de se serrer les coudes. « S’ils essayent de nous faire arrêter de cracher, autant arrêter de jouer », déclara solennellement Mario Basler, alors joueur de Kaiserslautern, cité par le quotidien Libération . « Nous ne pouvons pas apporter des mouchoirs sur le terrain, s’indignait-il. C’est un sport de contact, pas un salon de thé. » CQFD.

Notons cependant que lorsqu’il ne dirige pas son mollard en direction du vert gazon, c’est que le joueur a une cible à atteindre. De même que le coup de boule asséné dans le poitrail adverse, le crachat est une arme de dissuasion massive qu’emploiera le dribbleur contrarié. Les deux mesures de représailles n’étant du reste pas incompatibles, comme en témoigne l’ancien génie Zinedine Zidane, passé maître dans l’art de jouer du front comme dans celui de se racler la gorge – « Zidane, le chouchou des Français, se faisait régulièrement photographier en train d’étirer des crachats filants de 30 cm », rappelle Martin Monestier, cité par le blog Les 400 culs .

Un crachat facturé 15 000 euros

Les crachats inondent en effet l’histoire du football, suscitant altercations et polémiques. Lors de la Coupe du monde 1990 en Italie, le joueur néerlandais Frank Rijkaard se rendit coupable d’un crachat mémorable à destination de l’attaquant allemand Rudi Völler, contribuant à l’atmosphère délétère du match. L’affaire reçut un tel écho que les deux hommes finirent par en tirer parti en monnayant leur réconciliation pour les besoins d’un spot publicitaire.

A chaque semaine, ou presque, son crachat mesquin ou provocateur sur les terrains européens, qui concerne tout autant les anonymes que les stars. En novembre 2010, l’attaquant de Nuremberg Javier Pinola fut ainsi sanctionné d’une amende de 15 000 euros pour avoir « visé » le milieu de terrain du Bayern Munich Bastian Schweinsteiger.

Les Ballons d’Or ne sont pas davantage exemplaires. En novembre 2008, Lionel Messi échappa aux foudres de l’arbitre mais pas à l’œil des caméras qui le surprirent en train d’expédier un copieux glaviot sur l’attaquant Sergio Duda lors d’un match opposant Barcelone à Malaga. De rage, son pendant du Real Madrid, Cristiano Ronaldo, expédia un autre crachat devenu célèbre l’été dernier, en pleine Coupe du monde, après l’élimination du Portugal par l’Espagne. Quittant le terrain, le stratège portugais s'était soulagé en arrosant le caméraman qui le suivait.

20 000 crachats sur les forces de l'ordre, combien sur les arbitres ?

Au palmarès des cracheurs réputés, les Français ne sont pas en reste. En 2001, à la sortie d’un match amical Australie-France, un défenseur adverse accusa Robert Pires de lui avoir craché dessus. Mais l’épisode le plus fameux concerne Fabien Barthez qui profita d’un autre match amical disputé par Marseille contre le WAC Casablanca pour dévoiler ses talents en la matière. Son crachat sur l’arbitre lui coûta six mois de suspension assortis de travaux d’intérêt général.

Les arbitres feraient d’ailleurs bien de se méfier. D’après Martin Monestier, les catégories socio-professionnelles les plus exposées au glaviot demeurent, et de loin, les représentants des forces de l’ordre, « avec 20 000 crachats déclarés chaque année ». « Ils doivent en recevoir le triple en réalité », pense le journaliste. Partant, les gendarmes des terrains n’ont qu’à bien se tenir.

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