Cartographie à la Renaissance: les Amériques d'Abraham Ortell

En 1570, il publie un atlas intitulé Theatrum orbis terrarum, où figure une "Nouvelle description de l'Amérique", entre fantaisie et souci de précision.
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On a coutume de faire débuter le XVI° siècle en 1492, avec la découverte des Amériques par Christophe Colomb. C’est mettre en avant la place jouée par les grands explorateurs des XV° et du XVI° siècles dans cette Renaissance. Colomb, bien sûr, mais aussi Vasco de Gama, Magellan, Cortés, Pizarro… autant de voyageurs qui sillonnèrent les mers, ouvrirent des voies maritimes, découvrirent des terres et contribuèrent à bouleverser la représentation du monde. Les témoignages et le croquis des navigateurs ainsi que les voyages accomplis par les géographes permirent de fixer sur le papier une cartographie du monde qui, en s’éloignant de la Géographie de Ptolémée, devenait de plus en plus proche de la réalité.

Paru en 1570, le Theatrum orbis terrarum (ou Représentation du monde ) d’Abraham Ortell comporte plus d’une cinquantaine de cartes, dont une des Amériques, très caractéristique de l’émergence d’une géographie moderne, soucieuse de fidélité au réel, sans disposer encore pleinement des moyens de ses ambitions.

Abraham Ortell et son Theatrum orbis terrarum

Né en 1527 à Anvers, l’homme est issu d’une famille relativement fortunée. Toutefois, devenu orphelin à l’âge de 12 ans, Abraham doit très vite apprendre le métier d’enlumineur et de graveur de cartes, ce qui ne l’empêche pas de se cultiver par ailleurs. D’après François Sweertius, qui l’a connu, Ortell, en homme de la Renaissance, « parlait et écrivait couramment le néerlandais, le français, l'allemand, l'espagnol, le latin et avait des notions de grec. » Par ailleurs, pour les besoins du commerce d’antiquités qu’il avait repris de son père, il voyage beaucoup à travers l’Europe.

En 1570, il prend le nom latin d’Ortelius et publie le Theatrum orbis terrarum , partant du constat que les cartes utilisées par les armateurs – de grands rouleaux – étaient d’un usage peu pratique. Le succès est énorme et le livre connaît 25 éditions du vivant de l’auteur. On le considère comme le premier atlas moderne, car les cartes sont d’un format similaire, alors que celles des recueils qui l’avaient précédés étaient de formats variés, œuvres de dessinateurs divers. Et même si Ortelius s’est inspiré de cartes préexistantes, les 53 que comporte la première édition de son livre ont été gravées dans un style uniforme. D’une édition à l’autre, Ortelius complètera son ouvrage, qui atteindra au final 70 planches.

Une Amérique du Sud fantaisiste D

ans le Theatrum orbis terrarum de 1570, le lecteur ne trouvera qu’une seule carte des Amériques, cette terre qui pourtant enflamme les imaginaires du XVI° siècle. Ortelius l’intitule Americae sive novi orbis nova descriptio , soit Nouvelle description de l’Amérique ou du nouveau monde et y cartographie les deux Amériques.

Quelques années plus tôt, en 1562, Diego Gutiérrez avait dressé lui aussi une carte du nouveau continent et pourtant l’Amérique du Sud d’Ortelius est beaucoup moins conforme à la réalité. Sans même parler du cours exagérément sinueux de l’Amazone, on notera surtout la forme trapézoïdale de son Amérique du Sud, où la Patagonie se voit surreprésentée: elle en occupe en effet le tiers du territoire et se voit arrosée par un fleuve inexistant en réalité.

D’autre part, dans la tradition héritée de Ptolémée, Ortelius a rempli la partie Sud de son globe d’un continent austral aussi imaginaire qu’immense, séparé de l’Amérique par un petit détroit. Et en dépit de la géographie réelle et des témoignages qui auraient dû l’amener à réviser sa carte, il fait figurer sur ce continent austral la Terre de Feu, que Magellan avait pourtant atteinte en 1520, et la Nouvelle Guinée, découverte par les Portugais en 1526!

Une Amérique du Nord qui commence à ressembler à la réalité

En laissant son regard remonter vers l’Amérique du Nord, l’observateur découvrira en revanche un continent bien plus conforme à ce que les cartes modernes l’ont habitué à voir. À la différence de Gutiérrez qui avait masqué son ignorance des côtes est-américaines par le titre de sa représentation, Ortelius les cartographie et s’avère l’un des premiers à représenter la Basse-Californie comme une péninsule. En revanche, les côtes du golfe du Mexique sont proportionnellement plus longues chez lui que dans la réalité.

Au Nord, à l’endroit qu’Henry Hudson atteindra 40 ans plus tard et baptisera de son nom, Ortelius a d’ores et déjà fait figurer un espace qui ressemble à un grand lac ou à un golfe. On suppose qu’il tenait cette information de navigateurs portugais avertis qu’il travaillait à cette carte. De même, Ortelius tient des récits de Jacques Cartier l’existence du golfe du Saint-Laurent (que le navigateur français explora entre 1534 et 1536), qu’il représente assez adéquatement, tout en dessinant une embouchure abrupte au fleuve, car on ignorait l’existence des Grands Lacs à cette époque. Autre approximation de la carte d’Ortelius: la distance séparant le golfe du Saint-Laurent de la Floride, que le cartographe minimise.

Quant à l’intérieur des terres, il forme chez Ortelius un espace presque uniformément vierge, en signe émouvant de l’ignorance dans laquelle les Européens se trouvaient alors. Mais par cela même, cette carte permettait donc aussi de préfigurer ce que serait l’avenir: l’exploration et la colonisation de ce territoire.

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