Feu de sarments, un roman flamboyant

Le dernier roman de Denitza Bantcheva explore les passions et les ivresses, sur fond de Bordelais.
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Feu de sarments est sans doute le roman le plus accessible et attrayant de Denitza Bantcheva, sans être pour autant moins complexe que ses fictions précédentes. Il part d’une situation très classique pour prendre une tournure riche en surprises, à travers un récit qui progresse en intensité et en profondeur.

Qui est Denitza Bantcheva ?

A ce jour, Denitza Bantcheva a publié une vingtaine de livres, dont cinq romans : L’Amatrice d’effigies (éd. d’Ecarts, 1999 et 2004), Les Brefs Mémoires de Léonore Sy (éd. D’Ecarts, 2000), La Traversée des Alpes (éd. du Revif, 2006), A la rigueur (éd. du Revif, 2009) et Feu de sarments . D’après un entretien récent paru dans lelitteraire.com, le genre romanesque est celui qu’elle privilégie. Ses fictions ont été remarqués par la critique, et lui ont valu des recensions élogieuses, notamment La Traversée des Alpes à propos de laquelle Pierre-Robert Leclercq écrivait, dans Le Monde : « Quantité et qualités confondues, c’est là un roman comme on n’en fait plus. » Mais Bantcheva est aussi connue des amateurs de poésie, depuis son premier recueil, L’Instant sur les ogives (Les Cahiers Bleus/Librairie Bleue) qui a remporté le Prix Claude Sernet en 1997. Par ailleurs, elle a dirigé de nombreux ouvrages de cinéma, sur des réalisateurs comme Visconti, Losey ou Fassbinder, et elle est l’auteur de deux monographies de référence : Jean-Pierre Melville : de l’œuvre à l’homme et René Clément (éd. du Revif, 2007 et 2008).

Un roman captivant et profond

Feu de sarments s’ouvre sur une situation classique : dans une famille de propriétaires viticoles, la mort de la mère fait ressurgir des conflits anciens, et suscite de nouveaux sujets de mésentente entre le père et les trois héritiers. Mais le lecteur qui s’attend à une histoire de succession dans l’esprit de Mauriac se retrouve entraîné dans un récit qui porte avant tout sur les passions humaines, représentées avec une intensité qui rappelle Les Hauts de Hurlevent ou Mensonge et sortilège .

La narratrice-protagoniste, Estelle Gaquin, qui se retrouve subitement élue par son père pour lui succéder dans le domaine viticole, était auparavant « la brebis galeuse » de la famille, depuis un scandale remontant à l’époque de son adolescence. En cherchant à comprendre comment « le patron » a pu en arriver à la privilégier, elle se rappelle différentes étapes du passé de ses parents et du sien propre, découvrant (et dévoilant au lecteur) ce qui pouvait se cacher sous les apparences de la vie relativement harmonieuse que les Gaquin menaient auparavant. Il s’agit moins de secrets de famille que de la manière dont on peut comprendre certains faits et certains rapports, notamment les gestes d’amour maternel, le sentiment de responsabilité paternelle ou la loyauté entre frères et sœurs : ce qui paraissait évident ou solide s’avère, avec le recul, interprétable tout autrement, ou fragile comme les illusions vouées à s’écrouler sous les épreuves. La narratrice revient aussi, et surtout, sur son histoire d’amour, contrariée et maintes fois recommencée, avec Quentin Lavelle, un ambitieux dont on ignore s’il n’a jamais vu en elle qu’un objet de plaisir et une conquête flatteuse, ou s’il lui est réellement attaché. Retracée dans un ordre non-chronologique, de façon à révéler divers aspect des protagonistes, cette liaison nous vaut les pages les plus intenses du roman, y compris des scènes érotiques où la crudité s’allie à la poésie de « l’ivresse béate » vécue par Estelle Gaquin.

Captivant et profond, écrit dans une langue superbe qui passe avec aisance d’un registre à l’autre, c’est un roman à découvrir, fait pour les amateurs de littérature qui se désolent du niveau moyen de la fiction française contemporaine.

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