Gérard Depardieu et Jean Reno: deux acteurs pour jouer Raspoutine

Le mystique débauché qui eut l'oreille du dernier tsar de Russie est un personnage apprécié du cinéma. Deux stars françaises se disputent le rôle en 2011.
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Même si la mode du biopic est un phénomène assez récent, les personnalités d’exception ont toujours inspiré le cinéma, de Napoléon (Abel Gance) à François Mitterrand (Robert Guédiguian) en passant par Van Gogh (Maurice Pialat), qui trouve dans leur vie matière à des intrigues déjà dessinées. Quant aux grands acteurs, ils voient en Rimbaud (Leonardo DiCaprio), Tolstoï (Christopher Plumer) ou Françoise Sagan (Sylvie Testud) l’opportunité d’exploiter la richesse de leur talent en se mesurant à une autre individualité forte.

Raspoutine n’est pas en reste, qui a déjà suscité au moins une dizaine d’écranisations. Harry Baur fut l’un de ses premiers interprètes dans La Tragédie impériale (1937) de Marcel L’Herbier, bientôt suivi par Pierre Brasseur ( Raspoutine , 1954), Christopher Lee ( Raspoutine, le moine fou , 1966) ou Ian McKellen ( Raspoutine , 1996). Cette année, avec Gérard Depardieu et Jean Reno, ce sont deux nouvelles grandes figures du cinéma français qui se confrontent à la personnalité énigmatique et scandaleuse du « moine » débauché. Retour sur un engouement.

Une vie sulfureuse, propice aux adaptations cinématographiques

Avec son cortège de scandales, de succès et d’énigmes, la vie de Grigori Efimovitch Raspoutine a alimenté un grand nombre de légendes et de fantasmes. Visiblement né en Sibérie en 1869 dans une famille de paysans, il a eu des débuts fort modestes. Mais bien vite son existence présente un curieux mélange de sexualité exacerbée et de mysticisme. Vagabondant à travers la Russie, l’homme au charisme hypnotique, selon ses divers interlocuteurs, ne tarde pas à faire parler de lui et ce, jusqu’à la cour du tsar.

Il est présenté à la famille impériale en 1905, où il se fait très vite une place d’influence. Le tsarévitch Alexis souffre d’hémophilie et Raspoutine le sauve à plusieurs reprises. Il n’en faut guère plus à la tsarine Alexandra, sujette par ailleurs au mysticisme, pour tomber sous la coupe du personnage. Même si l’on ne saurait cautionner, comme le chanta le regretté Bobby Farrell de Boney M que Raspoutine a été le « Lover of the Russian Queen » (l’amant de la tsarine), il est en revanche avéré qu’il est devenu celui d’un nombre incalculable de grandes dames de l’aristocratie, participant à des orgies qui finissent par faire grand bruit : « Russia’s greatest love machine » (la plus grande machine à faire l’amour de Russie), dixit toujours Bobby Farrell.

Son influence grandissante sur le couple impérial, alliée aux scandales sexuels, lui vaut des haines implacables, et il est assassiné dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916 : il aurait, paraît-il, commencé par résister au poison qu’on lui avait fait ingérer. On dut alors lui tirer dessus, l’autopsie révélant que trois tireurs au moins avaient œuvré. Légende elle aussi reprise dans le Rasputin de Boney M.

Depardieu pour France 2 vs Jean Reno pour Roselyne Bosch

On imagine sans mal combien ce cocktail d’ingrédients épicés peut séduire.

En mai 2010, le producteur Jean-Pierre Guérin annonce qu’une fiction télévisée internationale consacrée à Raspoutine va être mise en chantier par France 2 : il s’agira de relater les deux dernières années de la vie de cet homme, incarné pour l’occasion par Gérard Depardieu. Notons que Jean-Pierre Guérin, à qui l’on doit notamment Le Comte de Monte Christo en 1998, Balzac en 1999 ou, plus récemment, Mammuth (2010), est donc habitué à faire travailler la star. Le téléfilm, d’une durée annoncée de 100 minutes, sera tourné entre Moscou et la Sibérie et devrait passer aussi bien sur les télévisions françaises que russes. Interviewé par le journal Ogoniok en décembre dernier, au début du tournage, Depardieu a déclaré que Raspoutine lui apparaissait comme « un personnage historique étonnant », ajoutant que « le film traiterait d’une période très complexe de l’histoire russe, les années 1914-1917, à savoir la première guerre mondiale et les débuts du mouvement bolchevique ». Depardieu a aussi souligné que son Raspoutine serait très respectueux de la vérité historique.

Autre son de cloche quelques mois plus tard, lorsque Roselyne Bosch annonce qu’elle tournera elle aussi un Raspoutine , pour le cinéma cette fois, avec Jean Reno dans le rôle-titre. Il s’agira de leurs retrouvailles après le récent succès de La Rafle , comme avec le producteur Alain Goldman, à qui l’on doit d’autres opérations réussies comme La Môme (d’Olivier Dahan en 2007), Coco (de Gad Elmaleh en 2009) ou Fatal (de Michaël Youn en 2010). Interrogé sur l’esprit dans lequel allait être tourné ce biopic, dont on connaît désormais l’affiche , Alain Goldman a répondu : «ce ne sera pas un biopic classique, il y aura un côté Barry Lyndon , avec des ingrédients forts, la décadence, la religiosité, la violence et le sexe».

Lequel choisir ?

Il est bien évidemment trop tôt pour répondre. On ne peut néanmoins s’empêcher de comparer la stature des deux acteurs pour remarquer que Depardieu est indéniablement plus familier des personnages d’envergure (Danton, Christophe Colomb, Balzac, Dumas, Rodin…) quand Reno s’est en général cantonné à l’emploi de l’homme fort mutique. Quant à l’ambition du projet de Roselyne Bosch de rivaliser avec l’un des plus grands films de Stanley Kubrick, elle ne peut que laisser perplexe. Avec deux films seulement, dont le plus remarqué travaillait surtout sur le pathétique, l’univers de la réalisatrice semble un peu éloigné de l’ironie et de la fantaisie kubrickiennes.

Mais baste, gardons-nous de trop pronostiquer. Si, comme Raspoutine, nous étions dotés du don de prédiction, nous aurions pu savoir à coup sûr laquelle de ses incarnations s’avèrerait la plus probante. Faute de quoi, simples mortels, nous devrons attendre la fin 2011 pour connaître la réponse.

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