Le fantastique dans la littérature russe contemporaine

Rencontre-débat avec des écrivains pour la 2ème édition du festival Russenko, les Journées du livre russe au Kremlin-Bicêtre, les 28, 29 et 30 janvier 2011.
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Consacré cette année au prix Début, c’est-à-dire aux nouveaux écrivains russes, le festival Russenko a, comme en 2010, organisé une série de conférences et débats avec des auteurs russes. Pour la plupart, ces rencontres se sont avérées tout à fait passionnantes et font souhaiter de nouvelles éditions à une manifestation qui prend son essor. Parmi les discussions les plus réussies, une table ronde sur le fantastique dans la littérature russe avec Olga Slavnikova, Anatoli Koroliov, Alexeï Slapovski et Ilya Boyachov.

Le festival Russenko

L’année 2010 a été l’année France-Russie, et a donné lieu en conséquence à divers échanges culturels entre les deux pays . Dans ce cadre, la ville du Kremlin-Bicêtre avait décidé d’organiser un festival consacré à la culture russe : trois jours de rencontres autour de la littérature russophone, en présence de nombreux écrivains, dont les pointures que sont Ludmila Oulitskaïa ou Andreï Kourkov. Un salon du livre, des projections, des expositions de photographies… Le succès a été au rendez-vous, et la mairie du Kremlin-Bicêtre a décidé de récidiver, et de donner une deuxième édition aux Journées du livre russe.

Cette année, les organisateurs ont décidé de mettre à l’honneur le prix littéraire russe Début , dont l’un des fondateurs, en 2000, fut Dmitri Lipskerov , et qui est destiné à récompenser de très jeunes auteurs russophones, n’excédant pas 25 ans, afin de faire émerger de nouveaux talents.

Parallèlement, et comme en 2010, les Journées du livre russe ont été l’occasion de décerner le Prix Russophonie – le 5ème du genre –, dont l’objectif est de récompenser la meilleure traduction du russe vers le français. Cette année, la récompense est allée à la traduction par Julie Bouvard du Syndrome de Fritz de Dmitri Bortnikov (éditions Noir sur blanc), et celle par Luba Jurgenson pour Apologie de Pluchkine : De la dimension humaine des choses de Vladimir Toporov (éditions Verdier).

Une rencontre autour du fantastique

Dimanche 30 janvier, le festival Russenko a réuni, autour d’Irène Sokologorski, qui avait la charge d’animer les débats, quatre écrivains russes, dont plusieurs œuvres ont d’ores et déjà été traduites en français.

Olga Slavnikova, qui coordonne actuellement le prix Début, est publiée chez Gallimard depuis 2004 : 2017 , qui vient de sortir, est son deuxième roman traduit, après L’Immortel .

Alexeï Slapovski, qui lui donnait la réplique avec humour et prolixité, est à la fois romancier, scénariste et chanteur. Si l’on trouve ses livres d’occasion, car ils sont épuisés, on lira de lui Je n’est pas moi et Vodka, dollars et gueule de bois , parus chez Albin Michel, ainsi que Ille aux éditions Keruss.

A ses côtés siégeait, silhouette massive, mais esprit à l’humour subtil, Anatoli Koroliov – auteur de La Tête de Gogol et d’ Être Hieronymus Bosch , parus chez Albin Michel.

Le quatrième intervenant, Ilya Boyachov, dont le premier roman, Le Voyage de Mouri , vient de sortir chez Gallimard, est resté plus en retrait.

La discussion est partie d’un constat : de Gogol à Sorokine, en passant par Dostoïevski et Boulgakov, le fantastique est omniprésent dans la littérature russe. Aussi les quatre écrivains ont-ils été invités à réfléchir sur ce qui pouvait expliquer ce phénomène.

Le fantastique comme essence de la réalité

Après qu’Ilya Boyachov a eu affirmé que le fantastique était une composante du processus créatif - Anatoli Koroliov faisant chorus en expliquant que l’auteur devait vaincre une sorte de fantôme, qui n’est autre que la peur de son propre imaginaire -, les quatre intervenants ont, chacun à sa façon, affirmé que le fantastique était indissociable de l’homme. Selon Alexeï Slapovski, le fantastique existe depuis que la réalité est entrée en contradiction avec notre imaginaire. « Car les fantasmes sont nécessaires, c’est une sorte d’entraînement pour la vie. Il n’y a donc pas de rupture entre le fantastique et la réalité »

D’où les rapports qui les unissent, et que les quatre écrivains s’attachent à préciser. Pour Koroliov, par exemple, c’est le contraste saisissant en Russie entre la richesse extrême de certains et la grande pauvreté des autres qui nourrit l’imaginaire fantastique des auteurs. Slapovski, lui, en voit plutôt la source dans l’uniformisation actuelle de nos modes de vies : les composantes fantastiques de la littérature moderne seraient un moyen de s’y opposer.

Anatoli Koroliov se tourne alors vers le passé soviétique. La Loubianka a produit des tonnes de dossiers falsifiés, qui accusaient les gens des crimes les plus fantaisistes, ce qui leur valait immanquablement une peine de mort bien réelle. Le pouvoir avait donc utilisé des créations de l’imaginaire pour parvenir à des fins concrètes. En tant qu’écrivain russe responsable, Koroliov se trouve ainsi confronté à un dilemme : soit il est du côté de ce pouvoir qui forge l’imaginaire, soit il est du côté du personnage, qui craint cet imaginaire plus que tout. « Je n’ai pas encore trouvé de réponse », constate-t-il. Mais il affirme en tout cas que l’écrivain doit se méfier de ce qu’il crée : ainsi le porc monté sur échasse inventé par Gogol a-t-il, selon lui, enfreint un interdit majeur, en augmentant le nombre des créatures déjà existantes – surtout qu’il s’agissait d’une créature maléfique. « C’est ainsi, conclut Koroliov, en reprenant les conclusions du critique Rozanov, que Gogol a engendré le fléau communiste en Russie. »

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