Le Louvre cherche des mécènes pour une toile de Cranach l'Ancien

Le musée parisien demande aux amateurs d'art de l'aider à acheter, avant le 31 janvier 2011, "Les Trois Grâces" de ce peintre allemand de la Renaissance.

La pratique est courante dans les musées anglo-saxons, mais plus rare chez nous: le plus grand musée de France dédié aux beaux-arts a lancé en juillet 2010 un appel au mécénat, qui a été étendu, en novembre, aux particuliers. Il s’agit de faire entrer dans les collections du musée un chef d’œuvre de l’art pictural du XVIe siècle, Les Trois Grâces, de Cranach l’Ancien. Pour cela, le musée doit réunir, avant le 31 janvier 2011, la somme de 4 millions d’euros.

Une toile jamais montrée au public

Les Trois Grâces est un petit tableau de 24 centimètres sur 37, que l’on date de 1531 et que l’on pense être le fruit d’une commande privée. Sur un fond sombre, trois jeunes femmes nues, dans des postures étranges, affrontent le regard du spectateur. Dans la mythologie romaine, les trois Grâces étaient les filles de Jupiter, triple incarnation de la grâce et de la beauté. Toutefois, aux dires de certains spécialistes, il s’agirait ici moins des trois Grâces, comme l’énonce le titre du tableau, que d’une allégorie de la Charité, de l’Amitié et de la Fidélité. "C’est une œuvre qui est à la fois amusante, qui est troublante, mystérieuse, qui est d’une grande sensualité", a déclaré Vincent Pomarède, le directeur du département des peintures du Louvre.

Depuis sa création, la toile n’a jamais quitté les collections privées. Le nom de son propriétaire actuel n’est pas donné officiellement, mais une publication de 1932 aurait recensé la toile dans la collection Seligmann, et elle y serait restée depuis. Toujours est-il que, quel qu’il soit, ce propriétaire a récemment manifesté son désir de s’en séparer, et ce, pour la modique somme de 4 millions d’euros.

Pourquoi recourir au mécénat? Pourquoi être mécène?

Le Louvre, où Cranach est un artiste peu représenté, est donc naturellement intéressé par l’acquisition du tableau. Dans un communiqué de presse, le musée met en avant son "parfait état de conservation", "la rareté de cette représentation des trois Grâces et la perfection de son exécution". Mais le Louvre aurait épuisé pour cette année le budget alloué aux nouvelles acquisitions. Le tableau a donc été classé "Trésor national", ce qui en empêche sa vente jusqu’au 31 janvier 2011, et le musée s’est tourné vers le mécénat.

L’appel aux dons privés lancé par le Louvre en juillet 2010 a d’ores et déjà permis de réunir la somme de 3 millions d’euros. Pour trouver le million restant, le musée vient de lancer un appel au mécénat des particuliers. Via un site spécialement créé à cet effet - www.troisgraces.fr -, ou en appelant le 01.40.20.59.30 pour demander un formulaire, tout le monde peut devenir mécène. Aucune donation minimale n’a été stipulée et la somme versée pourra être déduite à 66% de l’impôt sur le revenu. À moins qu’ils ne s’y opposent, tous les mécènes figureront sur une liste publiée officiellement par le musée. Si votre don dépasse 200 euros, vous aurez droit à une visite privée ; et si vous donnez au-delà de 500 euros, vous découvrirez la nouvelle acquisition en avant-première.

Vers un changement dans le financement des acquisitions?

L’appel aux dons n’est pas tout à fait une première pour le musée: en 1988, une souscription nationale lui avait ainsi permis d’acquérir le Saint-Thomas de Georges de La Tour. Mais il est vrai que la pratique est beaucoup plus répandue dans d’autres pays, notamment dans les pays anglo-saxons. En 2008, la Tate Gallery londonienne avait ainsi pu lever 5,7 millions de livres sterling (soit environ 6,7 millions d’euros) pour racheter L’Apothéose de Jacques Ier, de Rubens, au vicomte Hampden.

S’il y a lieu de penser que l’appel actuel au mécénat trouvera un écho favorable dans la population française, certains s’interrogent sur ce qui a pu le rendre nécessaire. Après que Le Parisien a fait état de la campagne pour l’acquisition des Trois Grâces , plusieurs commentateurs ont désapprouvé la méthode, arguant notamment du fait que "ce musée est déjà largement financé avec nos impôts".

Mais il convient de remarquer que le financement public du Louvre est déjà complété par de nombreux sponsors, aussi bien français qu’étrangers, comme Les Amis américains du Louvre ou la Société des amis du Louvre . Et puis rappelons que le musée prête ses trésors contre rétribution. Près de 200 pièces de la collection permanente (des toiles de Raphaël, Rembrandt, Poussin, Fragonard, Boucher, Chardin…) ont ainsi été exposées au High Museum of Art d’Atlanta , entre 2006 et 2009. Le Louvre y a gagné près de 13 millions d’euros. Par ailleurs, le musée vient de conclure un accord sans précédent avec l’émirat d’Abou Dabi qui, contre un milliard d’euros, recevra le droit d’utiliser le nom "Louvre" pendant trente ans pour son propre musée d’art.

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