Les Gouttes de Dieu, un manga qui dope les ventes de vin français

Le guide Parker est une référence pour la cote des vins, mais une BD japonaise, publiée depuis 2004, influe elle aussi sur leur sort en Asie du Sud-Est.
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Le Weekly Morning , un magazine japonais qui prépublie des mangas, a commencé à publier Les Gouttes de Dieu en 2004. La série, écrite par Tadashi Agi (un pseudonyme sous lequel se cachent un frère et une sœur, Yuko et Shin Kibayashi) et dessinée par Shu Okimoto, continue à paraître avec un succès non démenti (3,5 millions d’exemplaires au Japon). La Corée, Hong Kong et Taiwan y ont succombé eux aussi, bientôt suivis par la France où Glénat en a entamé la publication en 2008. Or qu’ont-ils de particulier, ces mangas ? Ils parlent de vin, et ces vins, tous authentiques, font l’objet d’une quête aussi passionnée que passionnante, ce qui n’a pas tardé à avoir des répercussions sur les ventes des crus mentionnés dans Les Gouttes de Dieu .

L’intrigue de la série

Yutaka Kanzaki, œnologue mondialement connu et propriétaire d’une exceptionnelle collection de vins, vient de mourir. Son testament est clair : sa cave ira soit à son fils naturel, Shizuku, soit à son fils adoptif, Issei. Ce qui les départagera ? La découverte de douze vins, appelés « Les douze apôtres », à l’aide de la description qu’il en a laissée dans son testament. À l’issue de quoi, il faudra encore découvrir un vin ultime, le treizième, surnommé « Les Gouttes de Dieu ». Si, en tant que jeune œnologue renommé, Issei dispose d’indéniables atouts, Shizuku n’a jamais vraiment bu de vin. Il a néanmoins pour lui la sensibilité de son goût et de son odorat, les connaissances théoriques acquises au cours de conversations avec son père ainsi que l’aide de ses amis et collègues.

Pour remporter chacune des manches de ce challenge, Shizuku et Issei doivent trouver les vins qui correspondent à la description de Yutaka, le verdict étant rendu par Robert Doi, un ami du défunt. Mais avant d’en arriver là, il leur aura fallu s’affronter, déjouer pièges et énigmes, prendre l’autre de vitesse… Pour autant, la série ne laisse pas de côté la poésie du vin : on découvre les cépages, le travail de vinification, les crus et les terroirs. Et comme les auteurs ont voulu séduire le lecteur japonais au moyen de l’exotisme occidental, les références abondent : à la peinture (Picasso, Millet…), à la musique – le Château Mont-Perrat 2001, par exemple, « c’est comme la voix suave de Freddie Mercury enveloppée par les riffs de la guitare et le bruit sourd de la batterie » – comme à la religion catholique.

L’impact du manga sur le monde du vin

Bien vite, ce dernier a commencé à se ressentir des effets de la série de Tadashi Agi. Le constat a été dressé par l’importateur japonais Enoteca . La vente de vin en Corée a elle aussi gagné près de 40% en 2008. Pure coïncidence ? Point du tout, car les crus concernés sont justement ceux qui sont mentionnés dans Les Gouttes de Dieu . Ainsi les ventes du Colli di Conegliano Rosso d’Umberto Cosmo (un vin de Vénétie) ont-elles bondi de 30% lorsque son nom est apparu dans le manga. C’est que, constate la correspondante du Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne, désormais les Coréens « vont dans les bars à vin avec le manga sous le bras et demandent à déguster tel ou tel vin qui y est présenté. »

Or pour la grande joie des vignerons français, la série fait la part belle aux vins hexagonaux. Les grands crus de Bourgogne sont ainsi fort bien lotis, mais ils ne sont pas les seuls. L’importateur taiwanais du Château Mont-Pérat produit par Thibault Despagne en a vendu cinquante caisses en deux jours ; et Philippe Carille, producteur du Château-Poupille , dont le nom est apparu dans la série en 2007, a vu son volume d’activité avec l’Asie augmenter de 30%. Bien entendu, l’effet commercial du manga ne s’est pas fait sentir avec la même intensité sur tous les crus, mais il a provoqué en Asie un regain d’intérêt pour le vin, dont les producteurs français ne peuvent que se réjouir.

Impossible évidemment de savoir si les auteurs des Gouttes de Dieu imaginaient cet impact, mais ils tentent de l’expliquer d’une façon séduisante : « dans Les Gouttes de Dieu , nous décrivons le vin comme un alcool donnant libre cours à l’imagination et à l’inspiration. Nous pensons que le succès de notre œuvre réside peut-être dans le fait qu’elle a effacé l’image austère du vin [en Asie], celui-ci et le manga se mettant mutuellement en valeur. »

Quid des Gouttes de Dieu ?

Si les lecteurs français du manga ignorent encore quel est le vin ultime (le tome 16 de la série sort ce mois-ci chez Glénat), la nouvelle s’est pourtant vite répandue, depuis sa révélation au Japon en mars 2010. Il s’agit d’un Bordeaux, le Château Le Puy 2003, produit par Jean-Pierre Amoreau . La demande a aussitôt explosé au Japon et en Chine, avec tous les risques de spéculation que cela comporte. Aussi, pour éviter une telle dérive, le producteur a-t-il annoncé en septembre 2010 qu’il retirait ce millésime de la vente à l’international. Et le stock qui lui reste sera diffusé au compte-gouttes, à ceux qu’il considèrera comme de véritables connaisseurs.

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