Lilo Baur monte Le Mariage de Gogol au Théâtre du Vieux-Colombier

La troupe de la Comédie-Française s'en donne à cœur joie dans cette mise en scène épatante. Entre rire et malaise, la pièce russe est admirablement servie.
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S’il est vrai que la production théâtrale de Gogol est beaucoup moins abondante que celle de Tchekhov, il n’en reste pas moins que les scènes françaises sont indéniablement plus accueillantes pour celles du second que du premier. En 1999, la Comédie-Française s’était pourtant ouverte au père des Âmes mortes , en donnant son Révizor dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît avec Denis Podalydès dans le rôle-titre, mais depuis, rien. Aussi faut-il donner aux représentations du Mariage au Théâtre du Vieux-Colombier entre le 24 novembre 2010 et le 2 janvier 2011 le statut d’événement qu’elles méritent. D’autant que le spectacle est une réussite, mise en scène et acteurs compris.

Une « aventure parfaitement invraisemblable en deux actes »

Nicolas Gogol écrit Le Mariage en 1836, juste après Le Révizor . La réception de cette pièce l’a plongé dans le désespoir : alors qu’il lui attribuait une portée existentielle, le public l’a perçue comme une satire de la Russie d’alors. Le Mariage est écrit en conséquence et qualifié d’« aventure parfaitement invraisemblable » par son auteur, afin de prévenir toute lecture strictement satirique.

Kapilotadov songe à se marier, parce que cela se fait, parce qu’il en a l’âge, parce que…, mais si caresser le projet en rêve lui plaît, passer à l’acte le terrifie. Pourtant Fiokla Ivanovna, la marieuse, lui a déniché un beau parti en la personne d’Agafia Agafonovna : une fille de marchand, richement dotée et d’un physique avenant (Fiokla omet, bien entendu, de préciser que la donzelle n’est ni ce qu’on pourrait appeler une lumière ni une jeune fille de première fraîcheur selon les critères de l’époque). Mais notre homme tergiverse et tergiverse encore. Alors Fiokla propose l’affaire à trois autres mâles en quête de compagne, lesquels, on s’en doute, ne sont pas de tout premier choix. Poussé par son ami Plikaplov, récemment marié et bien décidé à ce que nul, dans son entourage, n’échappe à cet état, Kapilotadov finit quand même par se mettre lui aussi sur les rangs. La confrontation des prétendants à la fiancée est cocasse, et si Plikaplov parvient à éliminer les rivaux de son ami, celui-ci reculera in fine d’une façon aussi définitive qu’originale.

On le voit à ce bref résumé de l’intrigue : si les prétendants, de par leur statut, appartiennent bien à la réalité russe contemporaine de Gogol, le propos de l’écrivain n’est nullement d’en traiter en réaliste ou en satirique, mais bien plutôt de parler de l’humain.

Des individus aux prises avec la société

La mise en scène du spectacle est assurée par Lilo Baur. Née en Suisse, cette comédienne, formée au Royal National Theatre de Londres, a d’abord exercé son talent sur différentes scènes et au cinéma, avant de se consacrer à la mise en scène. On lui doit entre autres Fish Love d’après Tchékhov (en 2007), et en avril 2011, le Théâtre de la Ville reprendra le Conte d’hiver de Shakespeare, qu’elle a monté en Suisse en 2009.

Celui qui se contenterait de lire la présentation que Lilo Baur donne de la pièce de Gogol dans la brochure du spectacle n’en aurait qu’une image décevante. Car fort heureusement, la représentation du Mariage suggère bien plus de choses que le simple fait qu’une « personnalité solitaire [puisse] être étouffée par la pression sociale qui nous pousse de façon instinctive à rechercher l’âme sœur. » C’est en effet l’inadéquation de l’être humain à toute forme sociale qui ressort de la pièce et de sa mise en scène. On (Il) a beau essayer de l’(s’)y couler, on obtient des aberrations et des monstruosités, à l’image de prétendants, tous ridicules à leur manière, à force de vouloir adhérer aux valeurs prônées par la société. Le plateau pivotant avec son double décor (signé James Humphrey) manifeste remarquablement combien les exigences sociales peuvent n’être qu’un formalisme auquel l’individu ne peut se conformer que très imparfaitement. Les intérieurs montrés présentent quelques étrangetés qui signalent toute la difficulté de l’entreprise : d’innombrables placards dont on ne se rappelle plus ce qu’ils contiennent (chez Kapilotadov) ; des tableaux académiques qui s’animent soudain pour enfin faire écho aux véritables préoccupations d’Agafia Agafonovna.

Lilo Baur a aussi admirablement joué sur les distorsions du rythme dans sa mise en scène, faisant s’éterniser les silences et jouer ses acteurs au ralenti ou en accéléré pour souligner combien rien de ce qui se joue sous nos yeux n’est naturel.

Une distribution des plus convaincantes

Pour interpréter cette « aventure parfaitement invraisemblable », Lilo Baur s’est choisi des comédiens au meilleur de leur forme. Pas un qui ne dénote. Jean-Baptiste Malartre (Mamimine), Alain Lenglet (Chikine) et Nicolas Lormeau (Omelette) campent trois prétendants à la fois parents dans le ridicule et distincts dans les différentes formes qu’ils lui donnent. Les femmes sont elles aussi remarquables, avec une mention spéciale pour Clothilde de Bayser, totalement méconnaissable en Fiokla la marieuse, empâtée, édentée, véhiculant, avec son cheveu sur la langue, un mélange irrésistible d’effronterie, de désabusement, de roublardise et de bêtise populaire. Quant aux deux protagonistes masculins, ils montrent un indéniable talent comique, quand leurs physiques avantageux suggéreraient plutôt de les vouer aux jeunes premiers. Mais Nâzim Boudjenah (Kapilotadov) fait merveille en athlète fat et indécis, et Laurent Natrella (Plikaplov) excelle en « ami » mû par le désir si peu amical et si dictatorial de faire entrer Kapilotadov dans le rang.

Bref, grincements de dents et rire amer ne sont jamais loin dans ce spectacle auquel on ne se lasse pas de repenser et qu’il faut se dépêcher de voir, avant le 2 janvier 2011.

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