Néandertal mangeait de la viande, mais aussi des végétaux

À partir du tartre de sa dentition, une étude américaine montre que le cousin préhistorique de l'Homo sapiens savait diversifier et cuire son alimentation.
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En vertu de la propension humaine à classifier et hiérarchiser les êtres et les choses, on a pris l’habitude de considérer que Néandertal, ce lointain cousin qui a jadis cohabité sur Terre avec l’Homo sapiens, avant de disparaître, lui était bien inférieur. On lui prêtait notamment une alimentation exclusivement carnivore. Or une étude du département d’Anthropologie de l’université de Washington et du Smithsonian Tropical Research Institute de Balboa (Panama) vient d’être publiée (le 27 décembre 2010) dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences , et conclut que Néandertal mangeait et même cuisinait des aliments d’origine végétale. Un constat aux conséquences plus importantes qu’il n’y paraît.

Un homme préhistorique qu’on pensait fruste

Après l’identification du premier spécimen de Néandertal en 1856, la conception a vite prévalu qu’il s’agissait d’une créature grossière, étant donné son front bas et ses sourcils proéminents. On pense par ailleurs que Néandertal aurait cohabité avec l’Homo sapiens à partir de - 200.000 avant J.C., sur un vaste territoire allant de l’Europe à l’Asie centrale, en passant par le proche-Orient. On date aux environs de - 28.000 l’ultime trace de Néandertal dont on dispose, découverte à Gibraltar dans les années 2000.

Les Néandertaliens auraient donc massivement disparu autour de - 30.000, en même temps que les grands mammifères, comme les mammouths. D’où l’hypothèse généralement avancée concernant cette disparition: elle serait due au régime exclusivement carnivore de ces hominidés. L’extinction de leur principale source de nourriture aurait entraîné la leur. Les scientifiques trouvaient une confirmation de cette hypothèse dans la forte teneur en protéine de leurs os. Et ils expliquaient la survie de l’Homo sapiens par le fait qu’il avait su, lui, s’adapter à la disparition des mammouths, notamment parce qu’il diversifiait sa nourriture.

Une découverte qui modifie l’image communément admise de Néandertal

En décembre 2010, la revue PNAS a publié un article signé par des paléontologues américains, révélant, après une analyse des calculs et du tartre recueillis entre les dents de plusieurs squelettes découverts en Belgique et en Irak, que ceux-ci contenaient de l’amidon fossilisé. En d’autres termes, que ces hommes avaient dû manger des végétaux. Il aurait notamment pu s’agir de plantes de la famille des fèves et de fruits du dattier.

Mais il y a plus. Les scientifiques ont constaté que ces végétaux avaient subi plusieurs types de transformations, notamment par la cuisson: Néandertal faisait donc cuire une partie des végétaux qu’il consommait. Et le fait que les résidus d’amidon se soient aussi bien retrouvés en Irak qu’en Belgique, soit sur des sites fort éloignés les uns des autres, prouve que la consommation de végétaux cuits était un trait commun aux Néandertaliens en général.

Les paléontologues français ne cachent pas leur enthousiasme, Yves Coppens soulignant l’ingéniosité de la méthode employée par les chercheurs américains, qui va permettre de «déterminer le menu détaillé de quelques Néandertaliens».

De nouvelles pistes

L’un des auteurs de l’étude, Alison Brooks, souligne la portée de sa découverte: « Il nous était déjà arrivé de trouver de la poussière de pollen sur les lieux d’habitation des Néandertaliens, mais nous ne parvenions pas à savoir s’ils utilisaient des végétaux dans leur alimentation. Maintenant que nous avons trouvé des résidus de végétaux directement dans leur bouche, cela change radicalement notre conception de leur régime alimentaire. »

Comment se fait-il alors que l’analyse de leurs os ne l’ait pas révélé? L’objection est vite levée par le professeur Brooks: « On supposait que la forte teneur des os en protéines ne pouvait provenir que de l’ingestion de viande. Mais les végétaux peuvent eux aussi faire augmenter le taux de protéines dans l’organisme. » Il reste donc désormais à analyser les protéines présentes dans les os de Néandertal pour savoir plus précisément lesquelles sont d’origine animale, lesquelles d’origine végétale, afin de connaître exactement la part de ces dernières dans son alimentation.

Quoi qu’il en soit, cette découverte a d’ores et déjà des implications. Si l’on manque encore de preuves pour affirmer que Néandertal pratiquait l’agriculture, même si quelques artéfacts de pierre trouvés sur son lieu d’habitation pourraient le suggérer, on peut en revanche considérer désormais avec scepticisme l’hypothèse qui a prévalu jusqu’à présent à propos de sa disparition. L’extinction des gros mammifères ne suffit plus à expliquer celle de Néandertal, puisque contrairement à ce que l’on pensait jusque-là, celui-ci savait élargir son spectre alimentaire. « Quand on y réfléchit un peu, ce n’est pas étonnant de la part d’une espèce qui a réussi à s’adapter au climat et à survivre pendant 300.000 ans sur une zone géographique très étendue », explique Marylène Patou-Mathis, directrice de recherche au CNRS. Reste donc aux Homo sapiens à s’adapter à ces nouveaux faits pour proposer d’autres hypothèses pertinentes.

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