Pompéi: des pluies diluviennes endommagent le site archéologique

Plusieurs vestiges de la cité antique détruite par l'éruption du Vésuve se sont effondrés. Les explications des autorités italiennes ne convainquent pas.

Les touristes qui visitent la région de Naples ont le choix entre plusieurs incontournables: Capri, le Vésuve… et le fameux site de Pompéi, dont le succès ne cesse de croître. Or, le travail de préservation de la cité antique, classée en 1997 au patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco, ne semble pas être à la hauteur. C’est en tout cas ce que pensent certains spécialistes, pour qui le gouvernement italien privilégie la rentabilisation au détriment de l’entretien. Les dégradations que la cité de Pompéi a subies au cours de l’année 2010 paraissent leur donner raison.

Des effondrements en série

Le problème n’est pas récent: entre septembre 2003 et la fin de 2009, il y a eu quinze effondrements à Pompéi. Mais le phénomène semble s’être accéléré de façon inquiétante depuis le début de l’année 2010. Dès janvier, c’est l’Insula des amants chastes (qui tient son nom de ses peintures représentant des scènes de banquets où des amants s’enlacent pudiquement) qui s’est écroulée.

Puis le site connaît un répit jusqu’à cet automne, où la célèbre Maison des gladiateurs tombe à son tour, le 9 novembre. Cet édifice, fameux pour ses graffitis qui évoquent les amours et les exploits des gladiateurs , était considéré par les spécialistes comme l’espace dévoué à l’entraînement des combattants. La perte sans doute irrémédiable de ces témoignages du passé a soulevé un tollé dans le monde entier. Cette maison, qui a résisté à l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C., aux dommages causés par la Seconde Guerre mondiale (grâce à une restauration à la fin des années 1940), aurait donc succombé à un automne particulièrement pluvieux? Des voix font part de leur scepticisme.

D’autant plus que le 30 novembre, c’est un mur protégeant la Maison du moraliste - ainsi appelée en raison des préceptes de vie ornant ses murs - qui s’écroule partiellement. Ce qui n’a rien fait pour apaiser une polémique que deux nouveaux effondrements, le lendemain, ont encore avivée. Il s’agit cette fois de deux fragments de murs distants de quelques dizaines de mètres. Le premier (de deux mètres de haut sur trois d’épaisseur) bordait la Via Stabiana. Quant au second, c’était une partie de la Maison du petit lupanar. A priori, les fresques décorant cet édifice n’ont pas souffert.

Qui est responsable ?

Sur le banc des accusés, les intempéries et la gestion des monuments historiques par le ministère de la Culture italien. La responsable archéologique du site, Jeannette Papadopoulos, explique ces catastrophes à la chaîne par les pluies ininterrompues qui se sont abattues sur la région de Naples tout l’automne : "Il n’est pas étonnant que de tels incidents se produisent dans un immense site archéologique de plus de deux mille ans, surtout avec des conditions météorologiques aussi problématiques. Il n’y a pas là matière à scandale", s’insurge-t-elle. Le ministre de la Culture, Sandro Bondi, directement mis en cause dans cette affaire - l’opposition réclame sa démission -, a pris le relais pour balayer d’un revers de la main le bien-fondé de la polémique: "L’écroulement n’a concerné aucun élément qui aurait une grande valeur historique, artistique ou archéologique". Très enclin à mettre plutôt en cause la gestion du site par une surintendance spéciale, Sandro Bondi a annoncé la création imminente d’une commission spéciale et d’un fonds dédié à Pompéi, qui auraient la charge de l’entretien et de la préservation du site archéologique le plus visité d’Europe.

Ses adversaires ne l’entendent pourtant pas de cette oreille, qui voient dans cette initiative une nouvelle manière pour le gouvernement Berlusconi de fuir ses responsabilités. Les restaurations, quand elles ont lieu, ne présentent pas toujours les garanties de qualité nécessaires, et l’attribution des contrats ne brille pas par sa transparence. Des entreprises se seraient vu confier des chantiers d’envergure pour renforcer les fondations en les bétonnant, mais les archéologues pensent que, sans parler de la fragilisation engendrée par l’utilisation de gros engins de BTP, le béton est lui-même à l’origine des infiltrations qui ont provoqué l’effondrement de la Maison des amants chastes et de celle des gladiateurs. Et pourquoi, s’insurgent certains, alors que cette dernière était fermée au public en raison de son piètre état, ne figurait-elle pas en tête des projets de restauration?

Selon Maria Pia Guermandi, de l'association Italia Nostra, qui s’occupe de préserver le patrimoine de l’Italie, la situation à Pompéi est emblématique de la manière dont l’État considère désormais les monuments que lui a légué l’histoire. "La culture ne se mange pas", a déclaré Giulio Tremonti, le ministre de l'Économie, pour justifier les coupes opérées dans le budget alloué par l’État à la culture: sa part, qui n’est que de 0,19% (alors que certains pays vont jusqu’à 2% - 1% pour la France), devrait encore être réduite dans les années à venir.

Si l’on songe à la richesse exceptionnelle du patrimoine italien (c’est le pays qui compte le plus grand nombre de sites classés par l'Unesco, soit quarante-cinq), on ne peut effectivement qu’être inquiet. Car l’attitude qui consiste à tirer le plus grand profit possible du patrimoine sans se préoccuper de le préserver le met d’ores et déjà en péril à travers toute l’Italie. La Domus Aurea de Néron a vu son plafond s’effondrer partiellement en mars 2010 ; en mai, ce fut le tour d’un pan de l' enduit en chaux du Colisée . Et, selon Maria Pia Guermandi, le Forum romain est lui aussi en danger. Le Vatican, par la voix de Mgr Gianfranco Ravasi, voit dans ces écroulements ce symbole de celui "de l’éthique et de l’esthétique, c’est-à-dire l’enchevêtrement de mauvaises actions morales et de la laideur".

Sur le même sujet