Femme, couple et maternité : l'idéologie pessimiste de Duras

Dès le début, les textes de l'auteure se sont donnés à lire comme une critique désenchantée des mœurs de son époque.
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En 1993, dans son essai Écrire , Duras affirme : « j'ai tout de suite fait des livres dits politiques ». De fait, en approfondissant la lecture de son œuvre, on se rend compte que les thématiques qu'elle y développe sont avant tout la traduction littéraire d'une réflexion désabusée sur le monde contemporain. Si les problématiques soulevées par l'écrivain sont toutes auréolées d'une dimension négative, voire tragique, c'est qu'elles relèvent d'une idéologie pessimiste ou – pour reprendre la formule de Duras elle-même – « d'une arithmétique pessimiste qui procède d'un pessimisme de base » hérité, dit-elle, de sa mère ( La Vie matérielle ).

La condition féminine

Se plaçant dans la perspective de l'évolution des mentalités, Duras cristallise les dysfonctionnements ataviques qu'elle y décèle autour de la question des femmes, dont elle fait l'un de ses principaux chevaux de bataille. Parce qu'elle-même doit faire face à la difficulté d'écrire quand on est une femme, du moins dans les années 1940-50 (1), elle s'emploie à montrer que la situation de ses semblables – même en cette fin de XXe siècle – est encore douloureuse.

Bien que se refusant à se ranger du côté des mouvements féministes (l'idée la faisait fuir comme elle l'explique dans Les Yeux verts ), la romancière s'indigne : « de quelque côté que je me tienne, quel que soit le siècle dans l'histoire du monde, je vois la femme dans une situation limite, intenable, dansant sur un fil au-dessus de la mort ». Et, s'identifiant aux sorcières de l'Antiquité, elle interpelle les consciences :

« Quand serons-nous lassées de cette forêt-là de notre désespoir ? De ce Siam ? De l'homme qui mettait le premier feu au bûcher ? Nous avons peur de nous-mêmes. Nous avons froid à notre corps. On nous brûlait. On nous tue encore au Koweït et dans les campagnes de l'Arabie. » ( La Vie matérielle )

L'homme et le couple

Dans une totale subjectivité qu'elle revendique, Duras interroge notre rapport à certaines institutions, dont le mariage – cette « poubelle de l'amour » – où elle ne voit qu'un mensonge et un nouveau moyen, pour l'homme, de maintenir la femme sous son joug. Pour elle, si le mariage est une imposture, c'est d'abord parce que la passion ne saurait s'accommoder du quotidien.

Elle y débusque la comédie des sentiments, ce « théâtre de l'amour » auquel s'adonnent les protagonistes de La Musica , pièce tout entière habitée par une tentative de redéfinition du rapport homme/femme au sein du couple. Les deux personnages du drame, réunis une dernière fois pour le jugement de leur divorce, évoquent avec amertume leur vie commune qui fut un « désastre », un « enfer », en raison de leur incapacité à avoir su se satisfaire « du bien être, du bien vivre, de la bonne entente ».

L'amour durassien, tel que nous le donne à voir l'œuvre dramatique, ne peut se vivre que dans sa « période de fulguration » ; c'est pourquoi le mariage est perçu par les protagonistes comme un « conditionnement de l'amour », une « dégradation de sentiment » (2). Mais l'échec du mariage, pour la dramaturge, tient surtout à une inégalité foncière entre l'homme et la femme, une disparité de principe qui transforme leur union en aliénation, en un carcan où les deux partenaires sont réduits à des rôles convenus et immuables.

En effet, Duras estime que l'homme de la fin du XXe siècle vit encore « dans la nostalgie de la violence. Du muscle » ( Les Parleuses ) et qu'il y a « un mode d'emploi de la femme qui est dicté par l'homme » ( La Vie matérielle ). Laquelle femme, pour l'auteure, est encore trop souvent réduite à ses attributions ménagères, dont l'éducation des enfants que Duras associe à un véritable enfermement.

La maternité

D'une manière toujours aussi outrancière, pour certains, Duras n'hésite pas à affirmer que « la femme secrète son propre désespoir tout au long de ses maternités, de ses conjugalités » et qu'elle relève, finalement, du « martyre » ( La Vie matérielle ). On comprend mieux pourquoi, dans ses livres, la romancière associe la maternité à une pathologie et pourquoi certaines de ses héroïnes – toutes « instruites de la douleur » ( Les Yeux verts ) – se singularisent par ce qu'elle nomme dans Les Parleuses un « raté de la reproduction », c'est-à-dire une fausse couche.

Mais si Duras intente un procès sans appel à la maternité, c'est surtout au nom d'un pessimisme radical quant au monde contemporain. Comment percevoir la naissance d'un enfant comme un événement heureux, si l'on est persuadé que notre société est à l'agonie ? À ce sujet, voici ce qu'elle confiait à Michelle Porte en 1997 :

« L'accouchement, je le vois comme une culpabilité. Ce que j'ai vu de plus proche de l'assassinat, ce sont des accouchements. La première manifestation de la vie, c'est le hurlement de douleur. / Michelle Porte : c'est le cri. / Marguerite Duras : Plus qu'un cri, vous le savez. C'est des cris d'égorgé. Les cris de quelqu'un qui ne veut pas. » ( Les lieux de Marguerite Duras )

(1) « Pendant quinze ans, j'ai jeté mes manuscrits aussitôt que le livre était paru. Si je cherche pourquoi, je crois que c'était pour effacer le crime, pour atténuer l'indécence d'écrire quand on était une femme, il y a de cela à peine quarante ans. » ( La Vie matérielle )

(2) Roger Régent, Cinéma vérité , France Culture mars 1967

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