Le Marin de Gibraltar de Marguerite Duras, 1952

Titre parmi ses moins connus, le quatrième roman de l'auteure se présente à nouveau comme une œuvre d'apprentissage, une initiation euphorique.
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Les romans qui succèdent à La Vie tranquille * se construisent, pour la plupart, sur un schéma narratif semblable. La situation initiale se trouve vite transformée par un événement fondateur (crime passionnel dans Moderato cantabile , bal de T. Beach dans Le ravissement de Lol V. Stein , etc.) qui aboutit généralement à une crise identitaire violente. À partir de cette remise en cause essentielle (souvent symbolisée par un déplacement géographique), le personnage durassien se dépouille littéralement de son identité passée pour emprunter les méandres d'une dévorante recherche de vérité. Paru huit ans après l'histoire de Francine Veyrenattes*, Le Marin de Gibraltar se calque parfaitement sur cette “structure à deux temps”.

Un homme en quête de lui-même

Dès les premières pages du récit, le narrateur se présente comme un homme profondément malheureux, accablé d'une vie lâche, sans histoires et sans amis. Sa femme, un être du « genre optimiste », l'exténue et le dégoûte. Quant à son travail (fonctionnaire au Ministère des colonies), il lui fait horreur.

En vacances en Italie, il se fait pourtant un allié : le chauffeur d'une camionnette qui le conduit de Pise à Florence. Ce dernier lui parle de Rocca, petit port de pêche où il a aperçu une riche Américaine qui – selon la rumeur – traverse les mers du monde sur son yacht (le Gibraltar) pour retrouver quelqu'un qu'elle a aimé autrefois : « Un drôle d'homme. Une drôle d'histoire ».

Arrivé à Florence, le narrateur sait que sa vie « ne va pas » et devient le siège (comme Françou à la petite ville balnéaire) de curieux phénomènes qui l'incitent à une indispensable remise en cause personnelle. Il s'impose donc une épreuve de dépouillement préalable en décidant d'abandonner son métier et son épouse, avec laquelle il s'aperçoit qu'ils ont immédiatement formé un « couple illusoire ».

Pour rompre définitivement avec son passé de mensonges, d'erreurs et de compromission, il doit laisser tomber « le bonheur dans la dignité et le travail » (le seul qui vaille aux yeux de sa compagne) et trouver un modus vivendi qui lui corresponde vraiment en se coupant des liens culturels, sociaux et moraux qui le retenaient prisonnier. Il comprend qu'il doit changer d'existence et s'abandonne à « la joie d'aller vivre ».

Une femme énigmatique

Enfin seul et libéré de ses chaînes, il se rend à Rocca où – dans un moment d'éblouissement intense – il rencontre la belle Américaine dont lui avait parlé le chauffeur, Anna, qui apparaît d'emblée comme la femme salvatrice. Après une « épreuve qualifiante », validée par un examen prouvant qu'il s'embarque sans aucun bagage, elle accepte sur son yacht le narrateur. Lequel devient « l'homme à ne rien faire, uniquement voué au service de sa dame » (1).

Comme l'a bien vu Pierre Masson , dans son article Le Marin de Gibraltar ou l'épreuve du grand large : « son épreuve principale ne consiste pas à lui faire l'amour avec assiduité, mais à interférer avec la propre quête que mène Anna, et qu'elle raconte en trois étapes principales, situées significativement au centre du livre, selon la tradition du récit en abyme. »

En effet, l'épreuve initiale de l'Américaine ressemble fort à celle du narrateur : abandon de la famille, expérience de la pauvreté, fascination pour la blancheur des yachts et découverte presque immédiate d'un naufragé brûlé par le soleil : le fameux marin. Voici donc Anna et son chevalier servant embarqués tous deux sur le Gibraltar, à la recherche de cet éternel absent.

Le véritable sens du roman

Nous n'insisterons pas sur le détail de leurs nombreuses aventures, pas plus que sur les péripéties de leur voyage rocambolesque qui – sur plus de 400 pages – les conduira de Sète à Léopoldville, en passant par Tanger et Abidjan. Nous voudrions, par contre, remarquer que la valeur de leur histoire tient au fait qu'elle ne mène proprement à rien. Le narrateur ne déclare-t-il pas que les histoires qu'il préfère sont « les histoires interminables. Les bourbiers » ?

En fait de bourbier, le lecteur est servi car le marin tant convoité ne sera jamais retrouvé et le roman s'achèvera sur un nouveau départ, à bord d'un autre bateau. Du reste, on peut se demander si ledit marin (aux multiples identités, flanqué de noms souvent très communs, tour à tour Gégé, Pierrot, etc.) existe “réellement” ou s'il n'est que la projection du fantasme d'Anna.

D'ailleurs, l'hypothétique marin se transformera souvent en un pluriel abstrait («les marins de Gibraltar», «des types comme lui»), se trouvant ainsi démythifié et dénoncé comme simple prétexte au voyage. « Et si j'avais tout inventé ? », se demande Anna au cours de leur recherche. Question à laquelle le narrateur s'empresse de répondre : « Ça ne changerait pas grand chose. » De fait, ce qui compte chez Duras, ce n'est pas tant l'objet de la recherche que la recherche elle-même. Et surtout son but, à savoir le bonheur : « Tandis qu'elle cherche, elle n'est pas malheureuse » (2).

Nous pourrions faire, des romans postérieurs au Marin de Gibraltar , une lecture semblable. Celle-ci montrerait que la grande majorité des créatures qui les peuplent se définit, à l'instar du protagoniste des Yeux bleus cheveux noirs , comme des êtres qui « attendent de devenir ».

(1) Claude Burgelin et Pierre de Gaulmyn, Lire Duras , PUL 2001

(2) Marguerite Duras, L'après-midi de monsieur Andesmas , Gallimard 1962

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