Le thème de la recherche du bonheur chez Marguerite Duras

Dès ses balbutiements, la production fictionnelle de l'auteure revêt une dimension de quête existentielle.
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Comme toute œuvre dense et complexe, celle de Marguerite Duras ne se laisse pas aisément réduire à une lecture unique. S'il a souvent été qualifié de pessimiste, son univers est avant tout paradoxal. Sans doute parce que, pour elle, un écrivain « c'est une contradiction et aussi un non-sens » (1).

Quand, au cours de l'émission télévisuelle Lectures pour tous en 1964, le réalisateur Paul Seban demande à Duras ce qui fait la véritable essence de son personnage Lol V. Stein, celle-ci lui répond : « C'est la recherche du bonheur ». Sa réponse peut d'abord paraître incongrue, dans la mesure où Le ravissement de Lol V. Stein est généralement appréhendé comme le roman de la folie et de l'incertitude. Toutefois, le réel intérêt du livre semble bien résider dans cette poursuite frénétique du bonheur qui caractérise, finalement, la plupart des ouvrages de notre auteure.

C'est que le personnage durassien est tout à la fois écrasé par le monde qui l'entoure et engagé dans un formidable processus dynamique qui le pousse à tenter de résoudre – en permanence – ce problème fondamental, formulé par Alissa dans Détruire, dit-elle : « Comment vivre ? Comment vivre ? »

Une œuvre en quête de sens

De toute évidence, comme l'explique brillamment Monique Pinthon dans son article Une poétique de l'osmose (2), l'écriture de Duras tente de « surmonter les oppositions radicales dont elle procède » ; de résoudre les antinomies « du manque et de l'excès, du vide et du plein, du vivre et du mourir, de la présence et de l'absence, du tout et du rien » à travers la création d'un monde fictif.

Si le concept de bonheur chez Duras est particulièrement intéressant à étudier, c'est qu'il fournit à un imaginaire manifestement désenchanté un contrepoint positif tout à fait inattendu. Par exemple, dans La maladie de la mort – court texte de cinquante pages dont le titre ne laisse augurer rien de bien euphorique –, on trouve pourtant trois occurrences du substantif « bonheur » :

  • « Elle ouvre les yeux, elle dit : Quel bonheur. »
  • «Au contraire vous caressez le corps avec autant de douceur que s'il encourait le danger du bonheur.»
  • « Elle est dans un bonheur rêvé d'être pleine d'un homme, de vous, ou d'un autre, ou d'un autre encore. »
Le ravissement de Lol V. Stein

Bien sûr, le bonheur durassien échappe à toute définition conventionnelle et ne réside jamais dans une béatitude primaire ni dans un état de simple extase, mais dans une sensation constituée d'éléments souvent antinomiques qui remotivent la notion en lui offrant une acception originale.

Un rite initiatique

C'est à la poursuite de ce sentiment inédit que semblent se consacrer la plupart des personnages de Duras, dont l'œuvre se donne également à lire comme l'invitation à un voyage initiatique. Le voyage, au sens propre du terme, fait d'ailleurs partie des motifs récurrents de la fantasmatique de l'auteure, où la mer et les bateaux ont toujours occupé une place privilégiée. Il n'est que de lire certains de ses titres pour s'en convaincre : Un Barrage contre le Pacifique , Le Marin de Gibraltar , Le Navire night , L'Homme Atlantique .

Pour faire « chanceler le pessimisme d'hier » (3), Marguerite Duras propose à ses créatures « la solution du voyage » ( Emily L. ), leur insufflant du même coup une énergie vitale, sensible dans ces déplacements simplement désirés – « Que je voudrais voyager, voyager, dit Jacques, m'en aller » (4) – ou effectivement réalisés (c'est le cas dans Emily L. et dans Dix heures et demie du soir en été , entre autres).

(1) Écrire , Gallimard, 1993

(2) Alain Vircondelet, Marguerite Duras, rencontres de Cérisy , Écriture, 1994

(3) Le ravissement de Lol V. Stein , Gallimard, 1962

(4) Les petits chevaux de Tarquinia , Gallimard, 1953

Pour poursuivre : La Vie tranquille de Marguerite Duras, 1944

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