Marguerite Duras, une autre enfance

Dans cette biographie, Alain Vircondelet éclaire des zones encore méconnues de la vie de l'auteure de « L'Amant ».
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Si l' enfance vietnamienne de Duras - dont elle a fait un mythe - est relativement bien connue, sa jeunesse française l'est beaucoup moins. Avec Marguerite Duras, une autre enfance , l'essayiste pallie ce manque en retraçant les premières années de celle qui aurait fêté son centenaire en 2014.

Repères biographiques

L'un des principaux intérêts de la biographie de Vircondelet , que l'on peut lire comme un roman, est de permettre au lecteur de reconstituer le puzzle que représentent l'enfance et l'adolescence de Duras , dont seules des bribes - souvent fantasmées - sont disséminées dans l'œuvre littéraire. Voici donc la chronologie de l'existence de l'écrivain, de sa naissance à ses 19 ans :

  • 1914-1922 : Marguerite Donnadieu ( alias Duras) naît le 4 avril 1914 à Gia Dinh (près de Saigon), où elle reste jusqu'à ses 8 ans. C'est l'époque où la future romancière, comme le note Vircondelet, donne « libre cours à [sa] nature "sauvage" ». Elle se prête peu aux « usages coloniaux » et vit en véritable annamite. Celle qui se plaisait à se nommer "Marguerite-de-la-forêt" évoquera souvent - dans ses écrits ou dans ses entretiens - ses parties de chasse aux crocodiles ou aux tigres dans la jungle avec son frère cadet, auquel elle vouait un amour quasi incestueux.
  • 1922-1924 : Le 7 juillet 1922, les quatre membres de la famille Donnadieu - la mère Marie, née Legrand, les deux frères (Pierre, Paul) et Marguerite - quittent l'Indochine peu après le décès du père, Henri, le 4 décembre 1921. Ils regagnent la France à bord du paquebot Azay-le-Rideau et s'installent dans la propriété familiale du Platier, à Duras (petite commune du Lot-et-Garonne) que l'écrivain élira pour nom de plume (1). Le voyage de trente jours est pénible et la petite Marguerite, malade, éprouve pour la première fois la douleur de l'exil, qui deviendra l'un des thèmes majeurs de sa production littéraire, incarné par la figure du Juif. Si M. D. prétendait n'avoir jamais souffert de la mort de son père, le retour en Métropole, lui, fut douloureux pour l'enfant. Française d'origine, mais vietnamienne de naissance, elle se sent étrangère à ce pays et ressent, de manière cruelle, la nostalgie de sa terre maternelle. Comme le constate Vircondelet : « Elle a donc huit ans et jamais de sourire sur ses lèvres, mais l'air inquiet de qui mesure la tyrannie du temps et la certitude d'être seule. »
  • 1924-1931 : Cette période marque le retour en Indochine. Les deux années de congé sans solde que lui avait accordées l'Administration coloniale étant passées, Marie Legrand se voit contrainte (mais avec bonheur) de rejoindre l'endroit où elle se sent vraiment chez elle. C'est donc à la fin du printemps 1924 que la famille Donnadieu embarque sur le navire SS Amazone , direction le Cambodge. Mais c'est un nouveau déchirement pour la jeune Marguerite qui avait fini par goûter aux charmes et aux mystères de la région natale de son père. D'ailleurs, Vircondelet écrit au sujet des Donnadieu : « c'est toujours d'abandon qu'il s'est agi pour eux tous, cet état de partance, de constant exil, cette certitude d'être de nulle part, inadmissibles à l'ordre social, en quête du vrai lieu. » Toutefois, comme le remarque justement le biographe, c'est au cours de ces huit années indochinoises que « Marguerite Donnadieu forge sans le savoir sa légende ». En effet, c'est l'époque où la mère fait l'acquisition d'une concession infertile qui causera sa ruine et la conduira à la folie. Cet événement, Duras le transformera en autofiction dans Un barrage contre le Pacifique , qui fut son premier succès littéraire. C'est également le moment où elle fait l'expérience capitale (et traumatique) de la passion avec son partenaire chinois. Épisode formateur que Duras relaiera dans L'Amant , où elle fixe sa conception tragique de l'amour et de la sexualité.
  • 1931 : Au mois d'avril, les Donnadieu s'éloignent à nouveau de l'Indochine pour revenir en France. Cette fois, c'est à bord du paquebot de ligne Le Compiègne qu'ils effectuent la traversée. Marie Legrand fait un bref passage au Pays de Duras pour vendre la maison du Platier. L'affaire conclue, les Donnadieu quittent encore Le Lot-et-Garonne pour la région parisienne. Ils s'installent à Vanves, au 16 de l'avenue Victor Hugo (signe prémonitoire ?) Marie Legrand inscrit sa fille en 1re dans un prestigieux lycée privé : l'École Scientia. Marguerite y découvre Racine, qui influencera considérablement son écriture et sa vision du monde.
  • 1932-1933 : Le 13 septembre de cette année, c'est l'ultime retour à Saigon. Marguerite Donnadieu est externe au lycée Chasseloup-Laubat où elle passe, en juillet 1933, un baccalauréat scientifique. Son diplôme en poche et ayant obtenu son émancipation, Marguerite quitte définitivement la Colonie. À bord du Porthos , elle rejoint la France le 28 octobre 1933. Elle se réinstalle à Vanves et suit en parallèle des cours de mathématiques, de droit public et d'économie politique à Paris. C'est là que la jeune adulte « met en place tous les foyers de douleur et de désir qui la travaillent pour organiser l'œuvre à venir ».

(1) Ce petit coin du Sud-Ouest de la France, qui hante pourtant l'imaginaire de l'auteure, Duras ne l'a évoqué que dans son tout premier roman : Les Impudents .

Toutes les citations sont extraites de Marguerite Duras, une autre enfance . Alain Vircondelet, Éditions Le Bord de l'eau , 2009.

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