Une lecture biblique de Brokeback Mountain

Sorti en 2006, le film d'Ang Lee porte un regard original sur l'homosexualité. Une œuvre forte divisible en trois parties : l'Éden, le Purgatoire, l'Enfer.
17

Loin des clichés véhiculés par nombre de productions filmiques caricaturales et un peu à la manière des Nuits fauves , paru quatorze ans plus tôt, Brokeback Mountain a bouleversé beaucoup de spectateurs (homos ou non). Un chef-d'œuvre iconoclaste qu'il est intéressant de revoir à la lumière des textes liturgiques.

Une interprétation biblique, pourquoi ?

Dans les « Fautes contre la famille » du Lévitique , Yahvé proclame : « L'homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme : c'est une abomination qu'ils ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang retombera sur eux. »

Or, c'est précisément ce qui va se passer pour les amants de Brokeback Mountain – Jack Twist (Jake Gyllenhaal) et Ennis del Mar (feu Heath Ledger) – condamnés au martyre par leur passion jugée contre nature. La réalisation d'Ang Lee qui, de fait, s'achève dans un bain de sang et de larmes se prête à merveille à une lecture biblique, tant la relation de ses antihéros s'apparente au calvaire christique.

Au commencement était l'Éden

La première partie du film se déroule dans la nature idyllique des Rocheuses canadiennes. Des paysages grandioses et verdoyants où se noue la relation fatale entre les deux apprentis bergers. Un endroit fabuleux où coule une rivière semblable à celle que créa Dieu pour irriguer le Paradis (évoquée dans la Genèse ). Celle où Adam et Adam se baignent régulièrement dans l'innocence de leur nudité, sans connotation sexuelle jusque-là. Un peu comme les premières créations divines avant qu'elles goûtent au fruit de l'arbre défendu.

Peu avant la "faute originelle” qui les conduira à leur chute, les deux cowboys (d'un naturel pourtant taiseux) parlent longuement de religion. Jack est issu d'une famille pentecôtiste ; Ennis d'un milieu méthodiste. Une drôle de discussion s'engage, alors, entre les futurs amants au cours de laquelle Jack (qui n'en peut plus de manger des haricots) propose de « sacrifier » l'un des moutons du troupeau qu'il garde. Allusion évidente à l'agneau sacrificiel de la plus importante fête chrétienne : Pâques.

Quand Ennis demande à son ami ce qu'est la Pentecôte, voici la réponse de Jack : « c'est la fin du monde, quand les pauvres gars comme toi et moi partent griller en Enfer. » Et le vierge Ennis de rétorquer : « T'as peut-être péché mais, moi, je n'en ai jamais eu l'occasion ! » Pourquoi leurs rares échanges empruntent-ils, si tôt, ce chemin religieux? Pourquoi Ennis se sent-il obligé d'avouer à Jack qu'il n'a jamais « péché » avant même leur premier rapport charnel ?

Puis vient la nuit fatidique. Celle où les deux hommes s'ébattent sous leur tente , autre élément biblique fort. Immédiatement après leurs premières cabrioles, c'est la découverte d'un mouton éventré. Signe d'un châtiment divin et de ce qui les attend au bout de leur amour interdit : la mort (fil rouge de tout le film). S'ensuit une tempête de grêle (7e plaie d'Égypte dans L'Exode ) qui chassera prématurément les tourtereaux du Paradis. Malédiction qu'Ennis tentera de vomir, en vain, à la fin de ce premier tiers du long-métrage.

La descente au Purgatoire

Après la luminosité des grands espaces et l'ascension vers la montagne allégorique, retour aux ténèbres de la ville et aux pièces confinées d'un logement miteux. Celui qu'occupent désormais Ennis et sa femme Alma, incarnée par l'actrice Michelle Williams . Pas très glamour, avouons-le, dans sa blouse verte d'employée de supermarché...

La deuxième partie du film s'ouvre sur la cérémonie religieuse de leur mariage et la psalmodie de l' Évangile selon Matthieu (« Pardonne-nous nos offenses... ») Mais leur union se transforme aussitôt en une prison sursaturée de leurs querelles conjugales et des geignements incessants de leurs filles. Un carcan où l'hétérosexualité se vit comme une obligation triste, visant uniquement la procréation. Par opposition à la liberté homosexuelle que Jack et Ennis continuent d'éprouver, périodiquement, dans la splendeur de leur montagne fantasmée.

Selon les traditions, le Purgatoire est aussi le lieu où certains subissent des punitions au cours de leur vie terrestre pour se purifier de leurs péchés. Or, des épreuves, Jack et Ennis n'ont pas fini d'en traverser dans cette deuxième séquence du film ! Twist se résout à épouser Lureen, fille d'un gros fournisseur de matériel agricole qui le méprise. Hélas, la belle amazone des débuts se métamorphose vite en femme vénale, stéréotype de la Texane blonde décolorée, rivée à sa machine à calculer. Enfer matrimonial auquel les amants de Brokeback tenteront, tous les deux, d'échapper. D'ailleurs, l'ultime peine de ce Purgatoire sera le divorce entre Ennis et Alma.

Le passage le plus marquant de la deuxième partie de l'œuvre est celui où Ennis raconte à Jack la scène macabre à laquelle son père l'a forcé à assister quand il était enfant. Un jour, leur voisin Earl (soupçonné d'homosexualité) avait été retrouvé massacré dans un canal d'irrigation : on l'avait accroché avec un démonte-pneu et traîné par la verge jusqu'à ce qu'elle s'arrache ! La vision du cadavre torturé rappelle, bien sûr, celle du mouton éviscéré mais également l'iconographie religieuse du Christ supplicié. Une mort sordide qui annonce celle de Jack.

L'Enfer

Le dernier tiers du film est une lente mise au tombeau . Jack, qui avait espéré que le divorce d'Ennis leur permettrait de vivre pleinement leur amour, déchante rapidement. Les deux hommes se retrouvent parfois à Brokeback mais la situation est devenue intenable :

« JACK : On aurait pu avoir une vie de rêve et qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ? Cette foutue montagne ! Nos vies tournent autour de ça : c'est tout ce qu'on a ! »

L'œuvre s'achève sur la mort violente et suspecte de Jack. Est-il victime d'un crime homophobe ? Quant à Ennis, il s'impose une épreuve finale de dénuement en se retirant de tout (« lorsqu'on n'a rien, on n'a besoin de rien » lance-t-il, désabusé, à sa fille venue le voir dans sa sordide caravane). À la disparition physique de Jack répond donc la mort symbolique de son amant sacrifié. Enfin, l'ultime scène du film où Ennis reboutonne la chemise de Jack - qu'il conserve précieusement dans son armoire comme une sorte de Saint-Suaire - est le dernier symbole religieux manifeste du long-métrage.

Sur le même sujet