Art martial et romantisme : le tournoi d'Eglinton en 1839

En août 1839, le comte d'Eglinton offre un spectacle original sur ses terres d'Ecosse : un tournoi médiéval. Parmi les spectateurs : le futur Napoleon III
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Le Moyen Age est souvent identifié à ses châteaux forts, ses chevaliers et ses histoires d'amour impossibles dont la flamme est entretenue à coups de lance et d'épée lors des tournois et des joutes.

Avec la Renaissance, le goût pour ces sports équestres laisse place progressivement à d'autres loisirs récréatifs moins dangereux. La mort du roi de France Henri II, en 1559, à Paris, lors d'une joute n'est pas étrangère à ce phénomène. L'image de la chevalerie s'est ternie avec la chute de Constantinople (1453) et avec elle tous ses attributs dont la joute est peut-être le plus significatif.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la pratique des joutes et des tournois a quasiment disparu de l'Europe même s'il se trouve encore à quelques rares occasions des tournois en Angleterre.

Le Moyen Age, attribut du romantisme dans l'Angleterre industrielle...

Le tournoi, tenu en 1839 à Eglinton, survient donc bien après l'âge d'or des combats chevaleresques.

En 1839, la société industrielle bat son plein en Angleterre et contraste avec le Moyen Age, perçu par nombre d'écrivains comme une période d'harmonie, de loyauté et d'honneur. L'écrivain éditeur Peter Buchan (1790-1854) se lamente ainsi dans l'ouvrage qu'il consacre au Tournoi d'Eglinton: "les doctrines sordides et sans cœur de l'utilitarisme ont triomphé sur les sentiments, et quasiment éteint les fines impulsions et généreux instincts de la nature humaine".

Cependant, l’intérêt pour les affaires médiévales et les tournois sont à la mode comme en témoigne Ivanhoé , le best-seller de Walter Scott publié en 1819. L’architecture médiévale est également à l’honneur depuis les années 1750 en Angleterre, depuis que Horace Walpole a construit sa villa "Strawberry hill" à la manière d’un château avec sa tour et son cloïtre.

Le comte d'Eglinton qui organise le tournoi de 1839 vit dans une demeure néo-gothique et est épris de littérature arthurienne tout comme des chroniques de Froissart.

Un projet un peu fou

Les rumeurs d’un tournoi médiéval en préparation se propagent dès le mois d’août 1838. Des sessions d’entraînement viennent confirmer la rumeur tandis que la logistique se met en place: construction de tentes et de lices, invitations, billetterie, détermination des règles de combat…

Lord Eglinton prévoit également d’offrir à ses invités des banquets médiévaux (quelques plats traditionnels seront jugés immangeable par certains) et des boissons alcoolisées en abondance.

Alors que le tournoi est prévu pour débuter le mercredi 28 août 1839, de nombreux spectateurs sont déjà présent dans le comté écossais du Ayrshire plusieurs jours à l’avance. Le château d’Eglinton ne peut héberger que quelques individus et toutes les auberges à la ronde sont occupées sans compter ceux qui dormant dans leur charrette ou se font loger à prix d’or chez l’habitant.

Lord Eglinton avait prévu un maximum de 1500 visiteurs (et autant de sièges). Le journal The Times recensera pas moins de 6000 personnes! Le succès dépasse les espérances mais aussi les organisateurs. Nombreux seront les gens debout à ne pas très bien voir les courses des chevaux se croiser.

Le matin du 28 août une foule nombreuse, pour beaucoup en costumes ou robes des XIVe ou XVe siècles se masse déjà à proximité du lieu des confrontations.

La pluie s'invite pour perturber le spectacle

A Eglinton, les chevaliers participants, les figurants et les musiciens attendent que la pluie cesse pour venir sur les lices. Les spectateurs trempés patientent longtemps, certains partent.

Jane Georgiana Sheridan, alias “Lady Seymour”, reine de beauté et les autres dames arrivent dans des carrosses fermés au lieu d’effectuer une entrée triomphale sur des chevaux. Les juges lisent les règles des combats à venir. Les joutes peuvent enfin commencer.

En dépit de la boue, le spectacle s’apparente à un vrai tournoi médiéval.

Le futur Napoleon III en "guest star"

Fort heureusement, le second jour de tournoi est moins pluvieux. Les serviteurs s’activent pour enlever la rouille des armures. Au château, les invités se divertissent également. Louis-Napoléon Bonaparte (qui deviendra Napoléon III) affronte le chevalier Charlie Lamb dans un combat à l’épée à double tranchants.

Le troisième jour de tournoi se déroule devant un public moins nombreux. Les chevaliers peuvent enfin s’affronter dans une vraie mêlée (deux groupes s’affrontent)

Pour la postérité

A l’issue de ces journées de tournoi un banquet médiéval est donné. Lord Eglinton devient l’un des nobles les plus connus d’Ecosse, notamment grâce aux nombreux journalistes présents pour relater l’événement. Il faut dire qu’à côté de ses activités de " sportsman ", Eglinton est très actif politiquement en plus d’être recteur de l’université de Glasgow.

Pour aller plus loin :

Peter Buchan, The Eglinton Tournament and Gentleman Unmasked (London : Simpkin Marshall, 1840), 57.

Walter Scott, Ivanhoé , Paris, Le Livre de Poche, version abrégée, 2009.

Sébastien Nadot, Rompez les lances ! Chevaliers et tournois au Moyen Age , Paris, ed. Autrement, 2010.

François Piquet, Le romantisme anglais : émergence d'une poétique , PUF, 1997.

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