La Tunisie de Flaubert dans Salammbô : amour, violence, tragédie

Au printemps 1858, un an après la parution de Madame Bovary, Flaubert séjourne à Tunis pour s'imprégner du cadre de la nouvelle histoire qu'il veut écrire.
10

"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar"...

Ainsi commence le roman historique de Flaubert intitulé "Salammbô", paru en 1862. Dans celui-ci, l'auteur s'intéresse à l'atmosphère des Guerres Puniques qui opposèrent Rome à Carthage, trois siècles avant J.-C.

L'Antiquité à la mode

Utiliser la matière antique n'a rien de novateur lorsque Flaubert écrit Salammbô. C'est dans l'air du temps : Alexandre Dumas a écrit Caligula (1837), Acté (1838), Catilina (1848), Le Testament de César (1849), L'Orestie (1856). Théophile Gautier a également réalisé La Chaîne d'or (1837), Le Roi Candaule (1844), Arria Marcella, souvenir de Pompéi (1852), Une Nuit de Cléopâtre (1838) et Le Roman de la Momie (1858). Mérimée, Leconte de Lisle ou Lamartine viennent aussi de trouver l’inspiration dans l'Antiquité.

Sortir du procès de Madame Bovary

Il faut rappeler qu'en 1856-1857, Gustave Flaubert a souffert d'un procès à son encontre pour avoir écrit Madame Bovary . L'écrivain est accusé d'offenses à la morale publique et à la religion. Même s'il est acquitté et que le procès lui a fait une publicité importante, Flaubert est amer et semble vouloir s'écarter de la politique parisienne (La revue de Paris, dans laquelle paraît Madame Bovary en feuilleton, est dans le collimateur du pouvoir de Napoléon III). Aussi, emprunte-t-il pour son nouveau roman à une thématique moins sujette à controverse.

Se rendre à Carthage pour oublier ses soucis

Dans une lettre envoyée le 23 janvier 1858 à son amie écrivaine mademoiselle Leroyer de Chantepie, Flaubert exprime son désir d'oublier Madame Bovary : "on a assez parlé de la Bovary, je commence à en être las. D’ailleurs elle est déjà sur deux théâtres. Elle figure dans la Revue des Variétés et dans la Revue du Palais-Royal ; deux turpitudes, c’est bien suffisant ! Loin de vouloir exploiter mon succès comme on me le conseillait, je fais tout au monde pour qu’il ne recommence pas".

Dans cette même lettre Flaubert exprime son désir de passer à autre chose :

"Le livre que j’écris maintenant sera tellement loin des moeurs modernes qu’aucune ressemblance entre mes héros et les lecteurs n’étant possible, il intéressera fort peu (...) J’ai été depuis cinq mois dans un état moral déplorable, et si j’allais toujours de ce train-là, la chose ne serait pas terminée dans vingt ans.

"Je retournerai au pays des dattes".

Toujours dans cette lettre, Flaubert explique qu'il lui faut aller en Tunisie pour se documenter : "Il faut absolument que je fasse un voyage en Afrique. Aussi, vers la fin de mars, je retournerai au pays des dattes . J’en suis tout heureux ! Je vais de nouveau vivre à cheval et dormir sous la tente. Quelle bonne bouffée d’air je humerai en montant, à Marseille, sur le bateau à vapeur ! Ce voyage du reste sera court. J’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues pour connaître à fond les paysages que je prétends décrire. Mon plan est fait et je suis au tiers du second chapitre. Le livre en aura quinze. Vous voyez que je suis bien peu avancé".

Les Guerres Puniques

Lorsqu’il écrit son roman, Carthage est une cité perdue encore peu connue, faute de fouilles archéologiques. Flaubert trouve dans son voyage les traces d’une civilisation disparue qu’il reconstruit à son gré et à partir de la documentation historique dont il dispose.

Pendant près d'un siècle, Rome et Carthage vont s'opposer. L'Empire carthaginois et la République de Rome se disputent le pourtour méditerranéen.

  • La Première Guerre punique (264 à 241 av. J.-C.) est un conflit naval et terrestre prenant place en Sicile et en Tunisie. Les Romains sont victorieux et deviennent maîtres de la Méditerranée occidentale. Hamilcar Barca propose alors la paix à Rome avec l’accord du gouvernement carthaginois.
  • La Deuxième Guerre punique (218 à 201 av. J.-C.) voit le général carthaginois Hannibal Barca traverser les Alpes avec ses éléphants de guerre et renoncer finalement à entrer dans Rome.
  • La Troisième Guerre punique (de 149 à 146 av. J-C) consiste pour les Romains (menés par Scipion l'Africain) à faire le siège de Carthage puis à détruire complètement la ville. La légende veut que du sel ait même été semé sur les terres Carthaginoise pour les rendre infertiles.

Salammbô et les mercenaires barbares

Dans son roman, Flaubert reprend l'épisode de la Guerre des mercenaires au cours de laquelle une partie des soldats de l'armée carthaginoise se révolte. Les mercenaires sont mécontents du non paiement de leur salaire suite à la première Guerre punique. Flaubert, fidèle au récit de Polybe (historien grec du IIème siècle av. J.-C.) pour la trame historique, ajoute exotisme, sensualité, poésie et tragédie à son œuvre. Cette inspiration provient peut-être de son séjour en Tunisie...

Le portrait de Salammbô

Personnage central du roman de Flaubert, Salammbô apparaît au milieu des soldats :

"Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananêennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rosé comme une grenade entr'ouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait".

Pour aller plus loin :

Gustave Flaubert, Salammbô : 3 éditions à découvrir .

Les correspondances de Gustave Flaubert ont été publiées dans les oeuvres complètes de Flaubert chez la Pléïade.

Sur le même sujet