Révolte et démocratie : internet est-il au service des peuples ?

En Tunisie comme en Egypte, l'information a pu circuler sur internet, échappant au pouvoir et permettant de mettre hors jeu des dictateurs de longue date.

L'effondrement rapide du régime tunisien de Ben Ali a pris de vitesse bon nombre d'observateurs. Les chancelleries européennes n'avaient pas prévu un changement si rapide. En Egypte, la chute de Moubarak, qui s'apprêtait à transmettre son pouvoir à son fils, n'était pas non plus inscrit dans l'agenda géopolitique mondial. De nombreux pays arabes leur emboîtent le pas : Algérie, Maroc, Yémen, Syrie, Libye, Jordanie jusqu'au micro Etat de Barheïn.

L'ascension irrésistible d'internet

En moins de dix ans, internet s'est affirmé partout comme un vecteur de communication personnelle. Informer, dénoncer, prévenir, organiser, mobiliser, amplifier, déclencher... sont devenus possibles grâce aux réseaux sociaux comme Facebook (six ans d'existence) ou Twitter (trois ans), aux SMS et aux divers échanges de photos.

Sous des formes variées, les messages échappent en partie aux autorités, la censure n’étant pas efficace à 100 % ou pouvant être contournée, comme en témoignent les informations qui ont pu circuler à propos de l'Iran en 2009, de la Chine en 2010, et aujourd'hui des pays arabes cités précédemment.

L'utilisation d'internet connaît dans tous les pays une progression de type exponentielle. Dans un pays comme la Tunisie qui connaît un taux d'alphabétisation proche de 80% (source : indicateurs de base UNICEF, adultes, années 2003-2008), l'amélioration rapide du taux d'équipement (ordinateur, réception internet) a entraîné une médiatisation accrue de la situation politique dans les frontières du pays mais aussi à l'étranger.

Internet, outil de communication par excellence

Dans des pays considérés comme des démocraties, internet suscite à la fois intérêt et méfiance de la part des gouvernements. Les révélations de Wikileaks ont mis en difficulté des Etats qui ont eu bien du mal à justifier certaines de leurs actions jusqu'ici tenues secrètes. Pour tenter de contrer les fuites ou les campagnes d'information qui déplaisent, les solutions trouvées jusqu'ici par les gouvernements sont d'interdire ou bien d'utiliser à leur tour internet.

Interdire ne suffit pas ...

La plupart des dictatures tentent d'interdire l'accès à l'information libre. Mais partout, il y a des failles techniques, plus ou moins durables dans le temps selon la réactivité des autorités, qui laissent passer un flot d'informations que des militants actifs se chargent de faire circuler. Si on laisse de côté l'aspect dramatique de la situation, on peut comparer cette situation au jeu du chat et de la souris.

A partir du moment où l'information circule, même infime ou intermittente, les idées peuvent se coaliser et un soutien extérieur peut également se dessiner.

La tentation est donc très grande pour les Etats totalitaires de chercher à priver leurs "concitoyens" de l'éducation nécessaire pour appréhender convenablement la technologie internet et de limiter autant que possible la quantité de matériel disponible.

Les opérateurs privés brouillent les cartes

Facebook, google, twitter sont des entreprises privées qui, a priori, ne cherchent pas à déstabiliser un Etat ou une région mais essaient de développer toujours plus leur technologie, synonyme de profits financiers plus importants. Le soutien démocratique aux utilisateurs ne fait pas partie de l'objet initial des entreprises de l'internet mais pour l'instant ce rôle induit apparaît clairement.

En Egypte, l'armée a obligé Orange ou Vodafone à diffuser des messages pro-gouvernementaux mais il reste que le bas débit (communication téléphonique) a échappé à tout contrôle.

Communication plus longue et moins efficace, le bas débit reste performant (à l'image de l'internet en France il y a cinq ou six ans).

Dans le jeu qui oppose un peuple à son gouvernement, un peuple à un autre, un Etat à un autre, les opérateurs privés interfèrent, pour l'instant de manière relativement neutre, c'est-à-dire sans chercher à orienter l'opinion ou à faire basculer une situation (autrement qu'en mettant à disposition leur technologie).

La gouvernance d'internet : entre crainte et espoir

La gouvernance d'internet est devenue une question cruciale. Elle sera d'ailleurs au programme du prochain G8 de Deauville en mai 2011 avec notamment la question de la cybercriminalité.

A l'heure actuelle, les Etats paraissent en difficulté pour trouver et s'accorder sur une charte d'utilisation d'internet. Tandis qu'Hillary Clinton vient de proclamer récemment haut et fort que Washington s'engage pour la liberté d'internet, le Sénat américain planche sur une solution à même de permettre au président Obama d'interrompre internet sur toute la planète en cas d'urgence.

Après le bouton nucléaire : internet ou le deuxième bouton du pouvoir mondial

Alors que la Chine dispose quasiment de ce moyen pour son propre pays puisqu'elle ne compte que des fournisseurs entièrement dépendants de l'Etat chinois, le web peut continuer d'apparaître au monde comme "un moyen d'exportation de la démocratie" (selon Hillary Clinton). Mais les enjeux de son contrôle sont énormes.

Comme tous les autres moyens d'expression qui permettent à l'homme de s'affranchir de ses chaînes, internet peut être contrôlé. Doit-il l'être et sous quelles conditions ? La réponse est complexe et devrait résulter d'un débat où dirigeants et dirigés pourraient exprimer leur point de vue.

Les dirigeants des Etats, démocratiques ou pas, ne semblent pas l'entendre de cette oreille.

Pour aller plus loin :

France Culture, Les enjeux internationaux, " Internet et le monde arabe ", par T. Garcin et E. Laurent, le 17/02/2011.

Le Monde, " Comment l'Egypte a coupé internet ", par D. Leloup, le 28/01/2011.

Le Figaro, " Washington s'engage pour la liberté d'internet " , par L. Mandeville, le 17/02/2011.

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